En l'occurrence, il joue les gros bras pour quelques amis d'extrême-droite et propose ses services à la classe politique. En 1975, il assure la protection du candidat Giscard aux élections. Recruté par Hubert Massot, ancien de l'OAS, patron de la sécurité du futur président. Au fur et à mesure, Genova s'éloigne d'Ordre nouveau et sectorise ses activités. Pas de mélange des genres. Car le truc du Gros, c'est le grand banditisme, dont il rejoint le fichier en 1985. Il prend la suite des frères Zemmour, qui tiennent le haut du pavé parisien depuis la fin des années60 et dont les derniers représentants tombent en 1983. Une chute à laquelle il ne serait pas totalement étranger... La voie est alors libre pour se tailler la part du lion. Il se lie aux grands noms du secteur à Nice, à Bastia (sa mère est corse), et bien sûr dans la capitale. Son casier montre qu'il sait diversifier ses activités: extorsion de fonds, faux et usage de faux, menace d'atteinte aux personnes et escroquerie en 1982 ; proxénétisme hôtelier en 86 pour 2 studios; recel, vol aggravé, infraction au régime des armes, munitions et explosifs en 89...
Les journées du Gros sont bien remplies. Ses poches aussi. «En novembre 1989, il est arrêté par les policiers de la BRB. Ils le soupçonnaient d'être à la tête d'un trafic de véhicules volés portant sur deux cents voitures», se souvient Maître Rep, conseil de Genova à l'époque. D'abord incarcéré à la maison d'arrêt de Bois-d'Arcy, il est condamné à cinq ans de prison et transféré à la centrale de Saint-Maur (il y écope d'un an supplémentaire pour un coup de poing asséné au directeur) d'où il continue à traiter ses affaires. Qui ne plaisent pas à tout le monde. Genova a une fâcheuse manie, celle de «descendre à la cave» certains de ses collègues, qui ne veulent pas partager. Qu'une équipe réussisse un beau coup et Genova en exige une partie. En cas de refus, les récalcitrants sont «travaillés», notamment à coups de perceuse dans les articulations... Une pratique qui va causer sa perte. Alors qu'il est incarcéré, des concurrents commencent à marcher sur ses brisées, reprenant peu à peu ses affaires. A leur tête, trois frères gitans originaires de Montreuil, qui ont démarré avec lui avant de s'émanciper. A leurs côtés, une dizaine de jeunes Maghrébins et de «Français» du même coin. Un melting-pot révélateur de la nouvelle génération des grands voyous.
Le clan fait de l'ombre au Gros, qui va bientôt sortir et aimerait reprendre sa place. Branle-bas de combat. Lors d'une permission de sortie en février94, Claude rejoint ses troupes dans une planque pour fomenter la riposte. Qui ne tarde pas. Un fidèle des trois frères, la «Gelée », est enlevé. Et finalement libéré contre une rançon. Il aurait dû sa survie à sa qualité de beau-frère de la «Puce», l'un de ses ravisseurs. Genova rentre en prison et les hostilités commencent. En mai, Eric Pasquet, dit «Petit Riquet», 32ans, proxénète et lieutenant de Genova, responsable de l'enlèvement, est décapité par une rafale de chevrotine alors qu'il circule en voiture rue de Charonne en compagnie du boxeur Christophe Tiozzo. Conscient des tensions et particulièrement méfiant, Genova investit dans une Renault 25 blindée et un blouson de cuir Mac Douglas pare-balles en prévision de ses permissions et de sa sortie prochaine. En parallèle, Joël Guignon, un de ses associés, commence un repérage des points de chute et des véhicules du clan adverse. Pas assez discrètement. Le 12juin, il est éliminé à Nogent-sur-Marne à proximité de son domicile. Le lendemain, un certain «Pépé» riposte et abat deux frères gitans soupçonnés, à tort, d'être liés au clan de Montreuil. Le même jour, «Féfé le brochet», autre collègue du Gros, est à son tour abattu.
Les rangs s'éclaircissent autour de Genova. Ce qui ne l'empêche pas de sortir en permission le 20août suivant. Sans se douter qu'il va être le héros d'un macabre scénario, extrêmement bien réglé par deux indépendants, Karim et Jean-Dominique Poletti. Connaissances de Genova, ils lui proposent, en sa qualité d'«autorité», de régler le différend qui oppose Pépé à la famille de ses deux victimes du 13juin. Rendez-vous est pris pour le 22août à 20heures au bar du Palais des Congrès. Entre-temps, le duo a manoeuvré pour faire remplacer le chauffeur habituel de Genova, Néné, maquilleur et voleur de voitures, par un cave, ami du Gros. Pour mettre ce dernier en confiance, il est d'ailleurs prévu de dîner après l'entrevue avec les dames de chacun aux environs de Senlis.
Ce soir-là donc, Genova, accompagné de sa maîtresse, retrouve son chauffeur et son amie, ainsi que les duettistes. Dans le coffre de sa voiture sont entreposés 800000francs pour désamorcer la querelle. La famille des victimes n'étant pas venue, une fois le coup bu, Genova, le chauffeur et leurs dames regagnent la R25. Il est 21h30. Alors que les couples marchent sur boulevard Gouvion-Saint-Cyr, en face de l'hôtel Méridien, une Volvo s'arrête en double file à leur hauteur. Le passager arrière, tout de noir vêtu, le visage caché par un foulard, en jaillit, se faufile entre les voitures en stationnement et tire en tenant son fusil à la hanche. Un premier coup atteint Genova, qui tente de s'enfuir. Le corps pivote, l'exécuteur double son tir, effleure sa cible. Le troisième tir est mortel. Genova, à terre, est abattu à bout portant derrière l'oreille droite. En bon professionnel, le tueur ramasse ses étuis vides et regagne la voiture et ses deux occupants cagoulés.
Le chef mort, les survivants ne baissent pas les bras. Dans la nuit du 23 au 24 mai 1995, trois attentats sont perpétrés contre des intérêts (fruit de fructueux braquages de fourgons) des frères de Montreuil. Sept cents grammes de plastique endommagent deux de leurs cinq boîtes de nuit, le Fun Rai d'Evry (91) et le Triangle à Andilly, dans le Val-d'Oise. Et un engin incendiaire est lancé à travers la vitre dans un restaurant du Perreux (94) appartenant à un membre de l'équipe. Sans dommage. Poletti s'en tirera, lui, à moins bon compte. Le 3août 1995, vers 19heures, une moto s'arrête à la hauteur de sa Mercedes stationnée au pied de son domicile de Boulogne-Billancourt (92). Le passager ouvre le feu et l'abat au volant. Poletti attendait Karim. Arrivé avec quelques minutes de retard au rendez-vous, ce dernier est depuis parti se mettre au vert en Algérie.
Biographie parue dans l'état dans le Nouvel Observateur.
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