Depuis plus de deux décennies, les machines à sous constituent un des business majeur du Milieu. Interdites en 1937, les machines à sous vont faire leur réapparition dès la fin de la Guerre. A cette époque, la tolérance est de mise. Mais c'est à la fin des années 1970, avec notamment l'avènement des « Poker » dans la région marseillaise, que l'attrait des truands vis à vis des bandits manchots va véritablement se dévoiler. Très rapidement, de plus en plus d'intéressés vont se manifester sur ce marché, un marché qui va progressivement s'étendre vers le Nord, pour aller jusque Paris en 1980.
Faisant de l'ombre à la Française des jeux, les machines seront à nouveau interdites au début des années 80. Elles ne vont pas disparaître pour autant. Au contraire, leur nombre ne va faire que croître, pour la simple raison qu'elles offrent plusieurs avantages. Tout d'abord, les baraques s'avèrent être une source de revenu plus qu'honorable (on parle de 4000 euros par mois et par machine à la belle époque, dont la moitié pour le cafetier ; nous y reviendrons) aussi bien pour le placeur que pour le cafetier. Il neest donc pas étonnant de voir des bistrotiers leur tendre les bras. D'autre part, le risque est limité. Tout au plus 2 ans de prison, 30 000 euros d'amende et des droits de fraude prélevés par les Douanes, ce qui est dérisoire pour les délinquants au regard des gains potentiels. D'ailleurs, les réseaux protégent leurs clients, payent les amendes et vont même jusqu'à dédommager les bars condamnés par les Préfets à une fermeture administrative de six mois à la condition cependant que les tenanciers acceptent de reprendre les baraques lors de leur réouverture. Deux inconvénients, et non des moindres, viennent toutefois ternir le tableau. Premièrement, le capital de départ à amener pour se créer un parc intéressant peut s'avérer élevé pour le petit truand : A 4000 euros la machine (achetée en Belgique via une société « de paille »), une petite équipe devra se résoudre à compter ses bécanes sur les doigts d'une main. Deuxièmement, l'espace n'étant pas infini, le risque de tension entre les acteurs de marché est bien réel. D'autant plus que ces acteurs sont nombreux, une multitude d'équipes, de taille plus ou moins importantes, se partagent le territoire. C'est ce que nous détaillerons ultérieurement.
On estimait il y a quelques années qu'au regard des 13 000 machines installées dans les casinos, existe un parc de 6 000 appareils clandestins installés dans les bars de province et de 400 en banlieue parisienne. Quelqu'un connaît-il vraiment ce chiffre ? c'est peu probable. Pour certains experts étrangers « l'estimation basse » des autorités françaises est très éloignée de la réalité et ils pensent qu'il y a déjà 100 000 machines clandestines en service chez nous ; chiffre n'est pas forcément étonnant quand on sait qu'en Espagne on en compte 252 000 et 227 000 en Allemagne, toutes légalisées.
Comme nous l'évoquions ci-dessus, le business rapporte. Certains parlent de 2 000 F par jour pour les emplacements les plus productifs. C'est bien l'avis du Directeur Régional de la police judiciaire de Marseille qui estime ces rapports à 20 à 60 000 F par mois et par machine. Rien d'étonnant, dans ces conditions, à ce qu'on estime à 2 milliards de francs le chiffre d'affaire du parc clandestin (6 000 machines au minimum selon la police ) à rapprocher des 9 milliards de francs du produit brut des jeux des machines à sous légales. S'il fallait croire à l'estimation de 100 000 machines rapportant 30 000 francs par mois, ceci représenterait 36 milliards de francs par an ! C'est peut être beaucoup !
Par ailleurs, la répression de ce nouveau phénomène criminel est très difficile à effectuer parce quelle réclame du renseignement, (les dénonciations sont exceptionnelles ), de longues enquêtes préliminaires de la police nationale, de la gendarmerie et des douanes, très souvent associées dans ces opérations délicates.
Planques nocturnes, observation des bars suspects, repérage et filature des placeurs pour identifier le réseau des machines placées (souvent imposées aux cafetiers sous la menace), dépôts et ateliers, saisine du Parquet, commissions rogatoires, descentes massives de police (dans plusieurs dizaines de bars simultanément), saisies des carnets de gains, des machines, arrestations, mises en examen, instruction, procès. C'est un combat très difficile. Pour le SRPJ de Marseille, la principale difficulté provient du fait que ce genre de délit est mineur et qu'il n'y a pas même la possibilité d'une présentation à un magistrat ; pas même celle de demander une commission rogatoire pour diligenter un contrôle des machines suspectes.
Ainsi, les baraques appelées aussi gagneuses (surnom réservé jusqu'ici aux prostituées), ne balancent pas, ne sont jamais malades et rapportent un argent fou ! Mais dans les années 90, comme le laissions entendre plus haut, de nombreux règlements de compte liés aux machines à sous vont avoir lieu dans le sud de la France. Un des premiers gros bonnets à en faire les frais sera le demi-frère (et accessoirement bras droit) de Gaétan Zampa. Celui-ci était à la tête d'un parc de 500 machines placées dans le sud de la France, notamment à Marseille et à Cannes. Après une première tentative d'assassinat alors qu'il était incarcéré à Luynes, il se fera descendre en 1997 sur le parking d'un supermarché de Istres en compagnie de sa compagne. Un différent entre associé sur la répartition des revenus aura eu sa peau. Même punition l'année suivante pour Charly la Gâchette, descendu avec un ami vraisemblablement par d'anciens membres du clan Zampa ; pour Serge, un caïd nîmois ayant exercé dans le braquage et la drogue avant de se lancer dans les machines à sous, tué à la Marseillaise (deux hommes en moto) en 1999 alors qu'il circulait en voiture. Dans la foulée, 5 alliés de Serge subiront le même sort. Puis vint le tour de Marc, une valeur montante, considéré par les médias comme le Parrain du Vaucluse (suspecté d'être le commanditaire de l'assassinat de Serge), détenteur d'une cinquantaine de baraques dans le Vaucluse qui lui permettaient d'investir dans le shit (il était à la tête d'un trafic franco-espagnol), tué dans sa voiture dans la région parisienne en 2000. Deux de ses lieutenants tomberont eux aussi dans la même période. Plus chanceux, R le Chinois, vedette de la « profession », ne sera condamné qu'à six ans de prison en 2001. Enfin, la même année, deux autres placeurs seront arrêtés. Pour clore la série, signalons les assassinats d'Antoine et Marc M (le second détenait une société de jeux électroniques), tués à Rochefort-le-Grand en 2001 par des caïds du Gard. En tout, une quarantaine de morts ont été recensées dans le sud entre 1995 et 2003.
Il n'y a pas que dans le sud que les machines à sous font parler d'elles. Entre 1994 et 1996, quatre bistrotiers sont assassinés à Grenoble, victimes de caïds locaux qui n'auraient pas apprécié que des membres du clan du Belge viennent placer sur leur territoire. Face à la résistance locale, ceux-ci n'insisteront pas très longtemps. Cinq morts en 2002 viendront compléter la liste. Idem dans la région parisienne, où les baraques sont là aussi une source de revenus juteux. Et de sang versé. Une des premières grosses pointures à en faire probablement les frais fut Francis le Belge, tué en Septembre 2000 dans un bar PMU de la rue d'Artois. Celui-ci était suspecté d'avoir le contrôle des machines à sous placées aux Champs-Elysées, ce qui n'aurait pas plus à ses assassins. D'autres assassinats liés de près ou de loin aux machines à sous vont suivre dans la région parisienne. A commencer par celui de Farid, criblé de 11.43 et de balles de fusil de chasse alors qu'il détache son scooter, puis ce fut au tour de Antonio, assassiné avenue Georges V au volant de sa Mercedes. En ce qui concerne Patrice, c'est à l'intérieur d'une Jaguar qu'il recevra les balles de tueurs en moto rue Saint-Maur. Soucieux de ne pas laisser le terrain parisien en friche, de nouveaux acteurs vont faire leur apparition sur le marché parisien des machines à sous. On pense notamment à J le Turc, placeur à Sarcelles, Villejuif, Bondy ou encore Saint-Ouen jusqu'à son arrestation en 2002 ou encore à Michel Ardouin, dit le Porte-avions (dont on connaît les liens qu'il a pu avoir avec Mesrine et Genova), lui aussi placeur dans la banlieue parisienne.
Moins porteur qu'à la fin des années 90, le marché des machines à sous continue tout de même de rapporter des revenus intéressants. On notera pour terminer que depuis trois ans, de nouvelles machines venues de Suisse, à priori indétectables, ont fait leur apparition.
