L'histoire d'un Milieu méconnu...
Le Milieu nantais a pris racine autour des activités portuaires. Des anciens dockers reconvertis dans la délinquance se sont mis à fréquenter des gars du Milieu, interdits de séjour à Toulon et à Paris notamment. Au début, ils étaient quatre ou cinq, pas plus, et vivaient de braquages, rackets et divers trafics dont les butins étaient réinvestis dans des bars de nuit. C'est comme ça que ça a commencé. Au plus fort, le Milieu nantais, c'était une dizaine de personnes. Avec les seconds couteaux, cela faisait 30 à 40 truands.
A la fin des années 70, la réussite et les ambitions de certains suscitent des jalousies. C'est le début des règlements de comptes. 1977 : Grégory Nicolas, 28 ans, l'une des « étoiles montantes » du Milieu, est abattu, sur un parking, avec des munitions utilisées pour la chasse au gros gibier. Six autres personnes seront ainsi éparpillés jusque dans les années 1990. Des bars de nuit seront incendiés. Les malfrats ne se font pas de cadeaux. A Nantes entre eux, mais aussi face aux milieux lyonnais, cannois, parisien. La police a laissé faire les règlements de comptes. Une fois que le milieu s'était bien éliminé, elle a tenté de l'empêcher de se restructurer. Les années 90 voient apparaître un nouveau Milieu.
En effet, si le Milieu nantais était né sur les docks, celui qui tente de prendre sa place, au début des années 1990, recrute parmi les gros bras du monde de la nuit. Pas un videur n'est embauché sans l'aval du chef des portiers, un certain « King Kong », de son vrai nom Michel C. José F, dit « Tonio », présenté comme le commanditaire présumé du meurtre de Bernard Algret, débutera sa carrière ainsi. Il la poursuivra aux côtés de plusieurs autres gros bras, en participant à des rackets et en montant au braquage. « Quand King Kong a perdu son pied en prison, à la suite d'une infection mal soignée, il a aussi perdu son influence. Il était le seul capable de canaliser José F. Sans lui, Tonio devenait un électron libre. Incontrôlable et très dangereux », témoigne un enquêteur. Loin d'être un parrain, Tonio s'était cependant imposé, ces dernières années, comme l'une des figures de la délinquance nantaise. Quant à Bernard Algret, tricard à Nantes, il s'était replié sur Brest où il gérait notamment, en sous-main, quelques bars de nuit. Rien de sensationnel. Il y a bien eu des vrais gars du Milieu, interdits de séjour chez eux, qui ont essayé de s'implanter à Brest. On a compté jusqu'à une dizaine d'établissements dans la ville (il en resterait trois). Ils ne sont jamais parvenus à se fixer. A Brest, trop de problèmes avec la police et pas assez d'argent à prendre. Difficile aussi, dans une ville moyenne, de passer inaperçu.
Pour voir à quoi pouvait ressembler le vrai Milieu, il faut remonter près de trente ans en arrière. 2 janvier 1979. Derrière les masques de carnaval à l'effigie du président Valéry Giscard d'Estaing, trois individus attaquent un fourgon blindé à l'arme de guerre, sur le parking de Carrefour. Bilan : 4 millions de francs envolés et un convoyeur sérieusement blessé. Des tuyaux parviennent à la PJ, qui lance une vague d'interpellations. Pour ne pas parler, l'un des suspects se coud les lèvres. Trois semaines plus tard, rebelote avec un autre fourgon, au nord de Nantes. Les braqueurs s'enfuient avec 4 millions de francs en espèces. Le 3 septembre 1980, Giscard est, cette fois-ci, accompagné de Mitterrand et Marchais. Les trois hommes masqués ont la puissance de feu d'un croiseur et des flingues de concours. Des fusils d'assaut pour braquer les locaux de Rolex, à Genève. Le trio s'enfuit avec 95 kg d'or et un sac de rubis, pour un montant évalué à 13 millions de francs ! Autre fait d'arme : le rapt de Mélodie Nakachian, la fillette d'un milliardaire de Marbella, en Espagne, et de Kimera, chanteuse opéra-pop à succès, pendant l'été 1987. Onze jours après l'enlèvement de la petite, les ravisseurs, qui réclamaient 78 millions de francs, sont démasqués. Parmi eux, un Nantais. Il s'appelle Alain Coelier, dit « P'tit Alain ». Un nom que l'on retrouve dans l'affaire du casse de Rolex. Il sera finalement interpellé le 5 août 1988 à Barcelone, en compagnie du cerveau présumé, un certain Camerini.
P'tit Alain. Le parcours de cet homme, aujourd'hui âgé de 54 ans, a surpris plus d'un enquêteur. Certains disent l'avoir longtemps sous-estimé. Dans les années 70, Alain joue, malgré sa petite taille, les videurs dans les bals populaires et les boîtes de nuit. C'est là qu'il noue de solides amitiés avec le milieu. A la surprise générale, celui qu'on prenait pour un second couteau se révèle être l'un des trois braqueurs-postiches du siège de la société Rolex. Première cour d'assises pour le Nantais. Cinq ans de réclusion.
Le nom d'Alain apparaîtrait également selon certains dans l'affaire de l'attaque nantaise d'un fourgon blindé (4 MF) à l'arme de guerre évoquée plus haut.
La police ne parviendra pas à le confondre. Alain s'est fait un nom et une place dans le Milieu nantais. En 1985, il achète un cabaret érotique à Jean Gérard, un gros bonnet nantais qui s'exile aux Antilles. Mais son affaire bat rapidement de l'aile. Il aurait alors cru pouvoir récupérer ses billes (600.000 F) en escroquant l'assurance. Deux des trois incendiaires qu'il aurai engagés meurent dans l'explosion de son établissement. P'tit Alain se met au vert, aux Antilles. Mais c'est à Nantes, au volant de sa Porsche, qu'il est interpellé pour l'escroquerie et divers autres petits délits. Etrangement, il ne restera que quelques semaines en prison. Il prend la poudre d'escampette, quelques jours avant de comparaître pour une autre petite affaire, en juillet 1987.
Sa cavale le mène à Francis le Belge, le parrain marseillais, avec qui il partageait une passion commune... pour les Antilles (Saint-Martin). Elle l'emmène surtout sur un gros coup, en Espagne. L'enlèvement de la fille de Mélodie Nakachian, l'enfant d'un milliardaire de Marbella et de la chanteuse d'opéra-pop Kimera. L'affaire échoue. La fillette a finalement été délivrée. P'tit Alain est interpellé quelques mois plus tard, en Espagne. Il écopera de dix ans de réclusion. Si la rançon avait été versée, l'argent aurait selon certains servi à monter un autre kidnapping, toujours en Espagne. Mais le but final était, toujours selon certains, de monter un important trafic de drogue en liaison avec le cartel colombien de Cali, pour acheminer de la cocaïne vers l'Europe. Alain a toujours nié ce dernier point. A un journaliste venu l'interroger en Espagne, il avait même déclaré : « On m'a bien proposé d'acheminer de la cocaïne vers l'Europe, quand j'étais chez Jean Gérard, aux Antilles. Je n'ai pas donné suite. Je ne touche pas à ça... »
Quand le procès de l'attaque du fourgon blindé de 1979 s'ouvre, le 21 juin 1994, celui qui est considéré comme le parrain de Nantes est sur le banc des accusés. Roland C-B, dit « Chamard », déjà tombé deux ans plus tôt pour trafic de stupéfiants, est accusé d'être le commanditaire du braquage. Chamard donne aussi dans la politique. Ancien du SAC, on le voit par exemple assis aux côtés du ministre de l'Intérieur, Charles Pasqua, lors d'un dîner-débat en soutien au candidat Jacques Chirac, entre les deux tours de la présidentielle de 1988 ! Mais c'est un autre homme, contact régulier de Chamard à Nantes, qui retient l'attention de tous. Il s'appelle Jacques L, dit « Carcasse » ou « Carcassonne ». Une armoire à glace au visage taillé à la serpe. Des yeux enfoncés, un nez aplati... Une vraie gueule de cinéma. Les journalistes, stupéfaits, apprennent qu'il a d'ailleurs tourné, comme figurant, dans « Paris brûle-t-il ? » et « Borsalino », aux côtés d'Alain Delon et Belmondo. Delon viendra d'ailleurs en personne au procès, soutenir « son ami Carcassonne, un type bien ».
L'homme est ancien para d'Algérie devenu un lieutenant de Bob Denard. Une barbouze ! Au moment du procès, un magazine publie une photo choc où on le voit, à l'étranger, fusil d'assaut en bandoulière, marchant avec deux cadavres hissés sur son dos. « Carcasse » a baroudé dans le monde entier, au gré de coups d'Etat : Congo, Bénin, Biafra, Yémen, Comores... On l'aurait également aperçu dans les rangs de l'OAS (comme certains truands nantais à cette éépoque), du SAC et de l'extrême droite, puis avec les paramilitaires espagnols du GAL, pour éliminer les indépendantistes basques, ou encore mitraillant des civils, en Belgique, sur les parkings de grandes surfaces (tueries du Brabant, 28 morts entre 1982 et 1985). Une affaire de déstabilisation du pays jamais élucidée. Ce spécialiste de la kalach', déjà tombé pour des attaques à main armée en région parisienne et dans le sud de la France, est également soupçonné d'avoir trempé dans le braquage de Genève. Les « menus » services rendus aux services secrets - DGSE en tête - lui auraient valu une certaine impunité. Jusqu'à ce que quelques policiers nantais, un peu trop zélés au goût de certains, parviennent à le confondre. Au procès de 1994, appelé à la barre, l'ancien numéro 2 des RG restera bien embarrassé. En plus d'un arsenal de guerre retrouvé chez Carcassonne, on a mis la main sur de vrais-faux passeport et cartes de police ! Au cours du procès, « Carcasse » ne cessera de répéter qu'il travaille pour les services secrets. Mais, cette fois-ci, il n'échappera pas à la prison.
Aujourd'hui, âgés d'une soixantaine d'années, les survivants du Milieu nantais auraient investi dans de sages activités immobilières, à Saint-Martin, au Costa Rica, à Haïti... Plusieurs d'entre eux coulent des jours heureux dans les campagnes de France. Deux anciens ont retapé un vieux corps de ferme, au sud de Nantes. On en voit encore certains, paraît-il, le week-end, écumer les bars de nuit. Il se murmure même que certains réseaux ne seraient qu'endormis...
D'ailleurs, on ne peut pas dire que le Milieu ai totalement disparu à Nantes. A la belle époque, on a compté jusqu'à une cinquantaine d'établissements de nuit sur Nantes. Dans les années 1980, la majorité de ces bars appartenaient en sous-main aux gros bonnets du milieu : Chamard, considéré, à l'époque, comme le parrain local; Jean Parois, surnommé « P'tit Jean »; et Alain Coelier. Les gérants des bars n'étaient que des hommes de paille. Ils encaissaient l'argent, le faisait voyager, via un compte ouvert sous un faux nom. Il était ensuite récupéré par un acolyte qui le remettait au vrai propriétaire. Ce système, appelé compte-taxi, pouvait rapporter près de 100.000 euros par an. Il permettait aussi de blanchir de l'argent sale.
Aujourd'hui, il n'en reste qu'une vingtaine. La police a fait place nette. Certains propriétaires, qui n'avaient pu être coincés pour de graves délits ou des crimes, sont tombés pour fraude fiscale et abus de biens sociaux. Comme pour Al Capone ou Gaétan Zampa ! Quand ces proprios-là sont tombés, au début des années 1990, d'autres ont profité du vide. Comme les quatre frères C, qui avaient mis sur pied leur petite entreprise à Nantes et à Rennes. Ils possédaient, jusqu'en décembre 2004, une dizaine de bars à hôtesses. C'est à cette date que la police judiciaire a donné un grand coup de pied dans la fourmilière. Des dizaines d'interpellations et, à ce jour, une trentaine de mises en examen pour proxénétisme, abus de biens sociaux et blanchiment d'argent. « On pense qu'en quelques années seulement, ils ont pu amasser au moins un million d'euros », rapporte une source proche du dossier.
Dernier épisode de la criminalité nantaise. Le 26 août 2006, Alain Coelie est arêté par la marine espagnole à 800 kilomètres des iles Canaries à bord du Spes Nostra, un yacht de 27 mètres immatriculé à Guernesey. En compagnie d'un Argentin et d'un Espagnol il convoyait 3300 kilogrammes de cocaïne pure, d'une valeur de 200 millions d'euros. La cocaïne avait été chargée au large du Venezuela. Au même moment sont arrêté à Nantes deux trafiquants locaux proches d'Alain C et en Espagne, deux Nantais, un autre Français, un Suisse allemand, trois Espagnols et la compagne de Coelier, tous impliqué dans ce trafic. Des hommes de nationalité colombienne, vénézuélienne et algérienne sont aussi impliqués.
Le Milieu nantais a pris racine autour des activités portuaires. Des anciens dockers reconvertis dans la délinquance se sont mis à fréquenter des gars du Milieu, interdits de séjour à Toulon et à Paris notamment. Au début, ils étaient quatre ou cinq, pas plus, et vivaient de braquages, rackets et divers trafics dont les butins étaient réinvestis dans des bars de nuit. C'est comme ça que ça a commencé. Au plus fort, le Milieu nantais, c'était une dizaine de personnes. Avec les seconds couteaux, cela faisait 30 à 40 truands.
A la fin des années 70, la réussite et les ambitions de certains suscitent des jalousies. C'est le début des règlements de comptes. 1977 : Grégory Nicolas, 28 ans, l'une des « étoiles montantes » du Milieu, est abattu, sur un parking, avec des munitions utilisées pour la chasse au gros gibier. Six autres personnes seront ainsi éparpillés jusque dans les années 1990. Des bars de nuit seront incendiés. Les malfrats ne se font pas de cadeaux. A Nantes entre eux, mais aussi face aux milieux lyonnais, cannois, parisien. La police a laissé faire les règlements de comptes. Une fois que le milieu s'était bien éliminé, elle a tenté de l'empêcher de se restructurer. Les années 90 voient apparaître un nouveau Milieu.
En effet, si le Milieu nantais était né sur les docks, celui qui tente de prendre sa place, au début des années 1990, recrute parmi les gros bras du monde de la nuit. Pas un videur n'est embauché sans l'aval du chef des portiers, un certain « King Kong », de son vrai nom Michel C. José F, dit « Tonio », présenté comme le commanditaire présumé du meurtre de Bernard Algret, débutera sa carrière ainsi. Il la poursuivra aux côtés de plusieurs autres gros bras, en participant à des rackets et en montant au braquage. « Quand King Kong a perdu son pied en prison, à la suite d'une infection mal soignée, il a aussi perdu son influence. Il était le seul capable de canaliser José F. Sans lui, Tonio devenait un électron libre. Incontrôlable et très dangereux », témoigne un enquêteur. Loin d'être un parrain, Tonio s'était cependant imposé, ces dernières années, comme l'une des figures de la délinquance nantaise. Quant à Bernard Algret, tricard à Nantes, il s'était replié sur Brest où il gérait notamment, en sous-main, quelques bars de nuit. Rien de sensationnel. Il y a bien eu des vrais gars du Milieu, interdits de séjour chez eux, qui ont essayé de s'implanter à Brest. On a compté jusqu'à une dizaine d'établissements dans la ville (il en resterait trois). Ils ne sont jamais parvenus à se fixer. A Brest, trop de problèmes avec la police et pas assez d'argent à prendre. Difficile aussi, dans une ville moyenne, de passer inaperçu.
Pour voir à quoi pouvait ressembler le vrai Milieu, il faut remonter près de trente ans en arrière. 2 janvier 1979. Derrière les masques de carnaval à l'effigie du président Valéry Giscard d'Estaing, trois individus attaquent un fourgon blindé à l'arme de guerre, sur le parking de Carrefour. Bilan : 4 millions de francs envolés et un convoyeur sérieusement blessé. Des tuyaux parviennent à la PJ, qui lance une vague d'interpellations. Pour ne pas parler, l'un des suspects se coud les lèvres. Trois semaines plus tard, rebelote avec un autre fourgon, au nord de Nantes. Les braqueurs s'enfuient avec 4 millions de francs en espèces. Le 3 septembre 1980, Giscard est, cette fois-ci, accompagné de Mitterrand et Marchais. Les trois hommes masqués ont la puissance de feu d'un croiseur et des flingues de concours. Des fusils d'assaut pour braquer les locaux de Rolex, à Genève. Le trio s'enfuit avec 95 kg d'or et un sac de rubis, pour un montant évalué à 13 millions de francs ! Autre fait d'arme : le rapt de Mélodie Nakachian, la fillette d'un milliardaire de Marbella, en Espagne, et de Kimera, chanteuse opéra-pop à succès, pendant l'été 1987. Onze jours après l'enlèvement de la petite, les ravisseurs, qui réclamaient 78 millions de francs, sont démasqués. Parmi eux, un Nantais. Il s'appelle Alain Coelier, dit « P'tit Alain ». Un nom que l'on retrouve dans l'affaire du casse de Rolex. Il sera finalement interpellé le 5 août 1988 à Barcelone, en compagnie du cerveau présumé, un certain Camerini.
P'tit Alain. Le parcours de cet homme, aujourd'hui âgé de 54 ans, a surpris plus d'un enquêteur. Certains disent l'avoir longtemps sous-estimé. Dans les années 70, Alain joue, malgré sa petite taille, les videurs dans les bals populaires et les boîtes de nuit. C'est là qu'il noue de solides amitiés avec le milieu. A la surprise générale, celui qu'on prenait pour un second couteau se révèle être l'un des trois braqueurs-postiches du siège de la société Rolex. Première cour d'assises pour le Nantais. Cinq ans de réclusion.
Le nom d'Alain apparaîtrait également selon certains dans l'affaire de l'attaque nantaise d'un fourgon blindé (4 MF) à l'arme de guerre évoquée plus haut.
La police ne parviendra pas à le confondre. Alain s'est fait un nom et une place dans le Milieu nantais. En 1985, il achète un cabaret érotique à Jean Gérard, un gros bonnet nantais qui s'exile aux Antilles. Mais son affaire bat rapidement de l'aile. Il aurait alors cru pouvoir récupérer ses billes (600.000 F) en escroquant l'assurance. Deux des trois incendiaires qu'il aurai engagés meurent dans l'explosion de son établissement. P'tit Alain se met au vert, aux Antilles. Mais c'est à Nantes, au volant de sa Porsche, qu'il est interpellé pour l'escroquerie et divers autres petits délits. Etrangement, il ne restera que quelques semaines en prison. Il prend la poudre d'escampette, quelques jours avant de comparaître pour une autre petite affaire, en juillet 1987.
Sa cavale le mène à Francis le Belge, le parrain marseillais, avec qui il partageait une passion commune... pour les Antilles (Saint-Martin). Elle l'emmène surtout sur un gros coup, en Espagne. L'enlèvement de la fille de Mélodie Nakachian, l'enfant d'un milliardaire de Marbella et de la chanteuse d'opéra-pop Kimera. L'affaire échoue. La fillette a finalement été délivrée. P'tit Alain est interpellé quelques mois plus tard, en Espagne. Il écopera de dix ans de réclusion. Si la rançon avait été versée, l'argent aurait selon certains servi à monter un autre kidnapping, toujours en Espagne. Mais le but final était, toujours selon certains, de monter un important trafic de drogue en liaison avec le cartel colombien de Cali, pour acheminer de la cocaïne vers l'Europe. Alain a toujours nié ce dernier point. A un journaliste venu l'interroger en Espagne, il avait même déclaré : « On m'a bien proposé d'acheminer de la cocaïne vers l'Europe, quand j'étais chez Jean Gérard, aux Antilles. Je n'ai pas donné suite. Je ne touche pas à ça... »
Quand le procès de l'attaque du fourgon blindé de 1979 s'ouvre, le 21 juin 1994, celui qui est considéré comme le parrain de Nantes est sur le banc des accusés. Roland C-B, dit « Chamard », déjà tombé deux ans plus tôt pour trafic de stupéfiants, est accusé d'être le commanditaire du braquage. Chamard donne aussi dans la politique. Ancien du SAC, on le voit par exemple assis aux côtés du ministre de l'Intérieur, Charles Pasqua, lors d'un dîner-débat en soutien au candidat Jacques Chirac, entre les deux tours de la présidentielle de 1988 ! Mais c'est un autre homme, contact régulier de Chamard à Nantes, qui retient l'attention de tous. Il s'appelle Jacques L, dit « Carcasse » ou « Carcassonne ». Une armoire à glace au visage taillé à la serpe. Des yeux enfoncés, un nez aplati... Une vraie gueule de cinéma. Les journalistes, stupéfaits, apprennent qu'il a d'ailleurs tourné, comme figurant, dans « Paris brûle-t-il ? » et « Borsalino », aux côtés d'Alain Delon et Belmondo. Delon viendra d'ailleurs en personne au procès, soutenir « son ami Carcassonne, un type bien ».
L'homme est ancien para d'Algérie devenu un lieutenant de Bob Denard. Une barbouze ! Au moment du procès, un magazine publie une photo choc où on le voit, à l'étranger, fusil d'assaut en bandoulière, marchant avec deux cadavres hissés sur son dos. « Carcasse » a baroudé dans le monde entier, au gré de coups d'Etat : Congo, Bénin, Biafra, Yémen, Comores... On l'aurait également aperçu dans les rangs de l'OAS (comme certains truands nantais à cette éépoque), du SAC et de l'extrême droite, puis avec les paramilitaires espagnols du GAL, pour éliminer les indépendantistes basques, ou encore mitraillant des civils, en Belgique, sur les parkings de grandes surfaces (tueries du Brabant, 28 morts entre 1982 et 1985). Une affaire de déstabilisation du pays jamais élucidée. Ce spécialiste de la kalach', déjà tombé pour des attaques à main armée en région parisienne et dans le sud de la France, est également soupçonné d'avoir trempé dans le braquage de Genève. Les « menus » services rendus aux services secrets - DGSE en tête - lui auraient valu une certaine impunité. Jusqu'à ce que quelques policiers nantais, un peu trop zélés au goût de certains, parviennent à le confondre. Au procès de 1994, appelé à la barre, l'ancien numéro 2 des RG restera bien embarrassé. En plus d'un arsenal de guerre retrouvé chez Carcassonne, on a mis la main sur de vrais-faux passeport et cartes de police ! Au cours du procès, « Carcasse » ne cessera de répéter qu'il travaille pour les services secrets. Mais, cette fois-ci, il n'échappera pas à la prison.
Aujourd'hui, âgés d'une soixantaine d'années, les survivants du Milieu nantais auraient investi dans de sages activités immobilières, à Saint-Martin, au Costa Rica, à Haïti... Plusieurs d'entre eux coulent des jours heureux dans les campagnes de France. Deux anciens ont retapé un vieux corps de ferme, au sud de Nantes. On en voit encore certains, paraît-il, le week-end, écumer les bars de nuit. Il se murmure même que certains réseaux ne seraient qu'endormis...
D'ailleurs, on ne peut pas dire que le Milieu ai totalement disparu à Nantes. A la belle époque, on a compté jusqu'à une cinquantaine d'établissements de nuit sur Nantes. Dans les années 1980, la majorité de ces bars appartenaient en sous-main aux gros bonnets du milieu : Chamard, considéré, à l'époque, comme le parrain local; Jean Parois, surnommé « P'tit Jean »; et Alain Coelier. Les gérants des bars n'étaient que des hommes de paille. Ils encaissaient l'argent, le faisait voyager, via un compte ouvert sous un faux nom. Il était ensuite récupéré par un acolyte qui le remettait au vrai propriétaire. Ce système, appelé compte-taxi, pouvait rapporter près de 100.000 euros par an. Il permettait aussi de blanchir de l'argent sale.
Aujourd'hui, il n'en reste qu'une vingtaine. La police a fait place nette. Certains propriétaires, qui n'avaient pu être coincés pour de graves délits ou des crimes, sont tombés pour fraude fiscale et abus de biens sociaux. Comme pour Al Capone ou Gaétan Zampa ! Quand ces proprios-là sont tombés, au début des années 1990, d'autres ont profité du vide. Comme les quatre frères C, qui avaient mis sur pied leur petite entreprise à Nantes et à Rennes. Ils possédaient, jusqu'en décembre 2004, une dizaine de bars à hôtesses. C'est à cette date que la police judiciaire a donné un grand coup de pied dans la fourmilière. Des dizaines d'interpellations et, à ce jour, une trentaine de mises en examen pour proxénétisme, abus de biens sociaux et blanchiment d'argent. « On pense qu'en quelques années seulement, ils ont pu amasser au moins un million d'euros », rapporte une source proche du dossier.
Dernier épisode de la criminalité nantaise. Le 26 août 2006, Alain Coelie est arêté par la marine espagnole à 800 kilomètres des iles Canaries à bord du Spes Nostra, un yacht de 27 mètres immatriculé à Guernesey. En compagnie d'un Argentin et d'un Espagnol il convoyait 3300 kilogrammes de cocaïne pure, d'une valeur de 200 millions d'euros. La cocaïne avait été chargée au large du Venezuela. Au même moment sont arrêté à Nantes deux trafiquants locaux proches d'Alain C et en Espagne, deux Nantais, un autre Français, un Suisse allemand, trois Espagnols et la compagne de Coelier, tous impliqué dans ce trafic. Des hommes de nationalité colombienne, vénézuélienne et algérienne sont aussi impliqués.