Le Milieu niçois de l'entre-deux guerre à nos jours

Le Milieu niçois de l'entre-deux guerre à nos jours
De l'entre-deux guerre à la libération

Au début du siècle, tout du moins dans l'entre-deux guerre, le Milieu niçois, commun à celui de Menton, est plutôt discret. Il y a bien quelques truands, mais ceux-ci se contentent de gérer leurs affaires en toute discrétion. Toutefois, quelques règlements de comptes viennent parfois plomber l'atmosphère. Ceux-ci ont souvent lieu à l'occasion d'élections. Ainsi, en 1926, Ciccioli, dit « la Besta », truand et agent électoral, descend un de ses adversaires, répondant au nom de Albergucci, place de la Gare. Six ans plus tard, c'est lors de législatives et de cantonales que des affrontements éclatent. L'initiateur de ces événements est Gaëtan Lherbon, baron de Lussats, un homme de main du clan Carbone-Spirito, originaire de Monaco mais implanté à Nice (voir article qui lui est consacré). Ses troupes mettent en effet en coupe réglée la circonscription de Menton et le secteur de Beausoleil. C'est dans ce contexte que Jean Alpozzo, dit « Jeannot », est abattu d'une décharge calibre 12 en pleine tête en sortant d'un bar. Son assassin serait Joseph Gasiglia, patron du bar Le Tunis. Celui-ci est pourtant relaxé en 1936. Jeannot était un ancien boxeur. Il avait fondé le Boxing Club en 1931 puis ouvert un bar, le Paris Palace et deux maisons à Menton et Sospel.

A cette époque, les caïds niçois stappellent Stéfanini, arrivé de cannes en 1931 et patron du bar le Saint-Michel, et surtout Joseph Bottero, dit « Fanfan », considéré comme le véritable patron de Nice. Né en 1902 et ancien chef de bande durant le 1ère Guerre Mondiale, il est soupçonné d'être l'auteur du meurtre d'un policier, mais bénéficie d�un non lieu pour cette affaire. Ses principales activités sont le cambriolage, le proxénétisme (dès l'age de 18 ans) et le trafic de drogue. Le 17 janvier 1930, il est condamné à six mois de prison et cinq ans d'interdiction de séjour pour trafic de stups dans la région cannoise. Une bienveillance de parlementaires lui permet toutefois de séjourner sur Nice. C'est dans cette vile qu'il prélève sa dîme sur les maisons, encaisse les paris et devient agent électoral.

Au débuts des années trente, les marseillais sont bien décidé à venir contrôler la région niçoise. Ceux-ci rackettant les filles de la ville, l'ambiance entre les « envahisseurs » et la pègre locale est des plus tendue. Elle coûtera la vie à Fanfan. Alors qu'il se trouve dans un brasserie, il sort sur le trottoir aux environs de quatre heures du matin où il poursuit une discussion avec trois amis. Erreur fatale. Deux coups de feux retentissent, le caïd niçois s'écroule. Il est mortellement touché.

Durant l'entre-deux guerre, le Milieu s'est régionalisé et beaucoup de truands tentent leur chance dans la capitale. Une hiérarchie est vite apparue entre les différentes régions. En haut de l'échelle de réputation, on trouve, dès 1925, les corses, suivis par les lyonnais et les stéphanois. En bas, les niçois. C'est ainsi qu'un voyou niçois est contraint à cette époque de faire doublement ses preuves. « Aux niçois tout le mal qu'on pense » disait même le dicton. Pendant la deuxième Guerre Mondiale, comme dans n'importe quelle province, certains truands niçois se sont ralliés à la cause allemande. En effet, dès l'invasion de la zone libre en novembre 1942, la Gestapo recrute des auxiliaires dans les grandes villes, dont Marseille, Toulon, Grenoble ... et Nice.

La période de la libération est quant à elle marquée par une montée des attaques à main armées. Les armes pullulent, les balles volent bas. Nice est marqué par quelques coups, mais qui ne sont pas forcément le fait des truands locaux. En effet, les corses sont notamment très présents sur la Côte d'Azur, à l'instar des frères Rossi. La plus fameuse de ces affaires est incontestablement le vol des bijoux de la Bégum. La Bégum, c'est l'épouse du richissime Aga Khan, père spirituel des ismaéliens. Elle se fera délester de ses bijoux le 3 août 1949, alors qu'elle et son mari sont sur la route de l'aéroport de Nice. Une traction avant bloque la route, un homme menace d'une mitraillette, deux autres s'approchent de la voiture et dérobent un coffret rouge. A l'intérieur ? 220 millions de francs en bijoux. Rien que ça. Les participants ne sont pas des niçois (Paul Mondoloni, futur grand caïd corse, était notamment dans le coup). Ceci montre bien que la voyoucratie niçoise ne s'est pas développée autours d'un concept selon lequel les niçois seraient de naissance plus portés globalement à la criminalité, aux magouilles ; mais plutôt autour d'un terrain très fertile. En effet, s'il y a eu le vol des bijoux de la Bégum, c'est parce qu'elle résidait dans le département. C'est ainsi que la Côte d'Azur présente tous les ingrédients de la grande criminalité. Un terrain favorisant également les trafics, notamment le trafic de cigarettes qui, bien que présent avant-guerre (surtout entre la Corse et le continent), à pris son envol à la fin des années 1940.


Ces truands venus d'ailleurs...

Durant la décennie 60, les balles sifflent. Tout commence en 1961 avec le meurtre du juge de paix de Nice, alias Pierre Rossi. Celui-ci fut abattu par deux tireurs alors qu'il jouait aux cartes dans son bar de l'Ancre. L'homme avait de l'autorité sur l'ouest du Var tandis que Jean-Baptiste Giudicelli s'occupait de l'est. Ce dernier ayant été abattu par la police en 1960, le terrain est libre. Problème : les candidats sont nombreux. Les plus véhéments pour occuper les places libres sont les pieds noirs, tout juste arrivés. Ceux-ci vont mettre en difficulté le caïd local Urbain Giaume. Ce dernier, ami des frères Guérini, tient plusieurs établissements près de la place Massena. C'est ainsi que, progressivement, les nouveaux vont racheter divers hôtels et bars avant de mettre la main sur une partie de la prostitution. Dans ce contexte, celui qui va mettre le feu aux poudres se nomme Angelin Bianchini. Né en en 1916 en Corse, dans un village dont son frère est le maire (Giuncheto), il a ouvert à Nice une petite entreprise fabriquant du pastis. Il est également depuis 1959 un des piliers du SAC et trempe un peu dans le proxénétisme. Ambitieux et peu satisfait de ses acquis, il décide de s'agrandir. Pour ce faire, il se lie aux nouveaux venus. Malheureusement pour lui, cela n'est pas du goût de certains truands locaux, qui, dans la nuit du 1er au 2 juin 1964 lui tirent une décharge de chevrotine dans l'omoplate. Le début d'une guerre locale.

D'autres voyous vont avoir moins de chance que Bianchini. Entre le 1er juin et le 17 octobre 1964, 9 hommes sont blessés et 3 sont abattus. Les principales victimes de cette guerre se nomment Benoîtet Michel, des équipiers de Bianchini. On notera également une rafale de balles qui a eut pour cible deux hommes en juillet 1964, avenue Désiré-Niel ; la découverte, une semaine plus tard, de deux hommes dans un ravin, l'un mort, l'autre vivant mais ayant été victime de tortures ; une fusillade sur un taxi ; des balles qui fusent entre deux équipes d'automobilistes ; la blessure par balle d'un ex-lieutenant de Rossi� .

Face à cette vague criminelle, le préfet Maotti intervient et fait appel aux services de l'antigang. Les grands moyens sont employés. Des CRS patrouillent en permanence dans les quartiers chauds et une grande partie des hôtels et bars sont contrôlés, si bien que 19 hôtels et 3 bars de voyous sont contraints de baisser rideau. Le milieu de la prostitution et également la cible de l'administration. En effet, pas moins de 800 PV sont dressés contre des filles. Parmi les figures locales qui font les frais de ce mouvement répressif, on peut citer Angelin Bianchini, qui sera arrêté après une partie de cache-cache d'environ cinq mois. Il sera condamné à 15 mois de prison en 1965. Il sortira en juillet 1966 pour se consacrer à l'anis. Cette action des forces de police a pour mérite de ramener le calme. Pas pour très longtemps. Le 26 avril 1965, le frère d'Angelin Bianchini est abattu sous les balles de deux tueurs qui circulent à scooter. Pour l'anecdote, il s'agit de la première exécution à deux roues en France, une méthode qui deviendra rapidement une tradition sudiste.

Ce remue ménage ne parvint toutefois pas à troubler le caïd local Urbain Giaume, qui a pris la succession Bianchini. Les affaires de celui-ci tournent à merveille. Enfin presque. En 1972, le Whisky Club, établissement lui appartenant, est la proie des flammes. Un acte à priori criminel. En effet, au cours de cette année 72, pas moins de sept cabarets et restaurants niçois seront réduits en cendres. La guerre battra son plein jusqu'en janvier 1973, date à laquelle un truand d'origine turque est abattu de deux coups de fusil à chasse en pleine ville. L'année 1975 marquera la fin du règne Giaume. Il est arrêté pour trafic de stupéfiants. L'homme est en effet accusé d'avoir acheminé aux Etats-Unis plus d'une tonne d'héroïne. La drogue était dissimulée dans des meubles. Giaume sera condamné à 15 ans de réclusion.

Après les corses dans les années 50 et les pieds noirs dans les années 60, Nice est à nouveau, dans les années 70, la proie de truands extérieurs. Ces truands, ou plutôt cette bande de truands, ce sont les fameux Italo-Grenoblois. Une partie du gang, alors en guerre avec la Bande de l'Abbaye, profitent que le territoire niçois soit libre depuis l'arrestation de Giaume et décident de s'y installer, tandis que l'autre partie reste sur Grenoble. Les Italo-Grenoblois présents sur Nice ont alors pour principal leader Michel Luisi. Celui-ci fut impliqué à la fin des années 1970 dans un réseau international de proxénétisme et s'était exilé durant sept ans en Italie. A Nice, les Italo-Grenoblois côtoient notamment Sébastien Bonventre, dit « Bastien », le caïd local, avec qui ils mènent des affaires. Très rapidement, la bande va contrôler bon nombre de bars niçois ainsi qu'une bonne partie de la prostitution. Les Italo-Grenoblois et les membres du Milieu niçois travaillent ensemble avec une entente plutôt correcte jusqu'à ce que des différends apparaissent au début des années 90, époque correspondant à la mort de Bonventre. Ce dernier fut en effet assassiné à Nice, sur la place de l'île de Beauté, le 31 octobre 1989 de 12 balles tirées par deux tueurs en moto. Il avait des relations avec une grande figure du Milieu antibois, qui a été abattue peu de temps avant lui. Bastien était également propriétaire de l'Iguane café, un grand piano-bar situé au centre de Nice dans lequel se retrouvait certaines figures de la pègre locale. D'ailleurs, la tradition voulait que le bar soit tenu par celui qui contrôlait la ville. La mort de Bonventre a provoqué, en septembre et octobre 1992, une impressionnante série d'assassinats de prétendants plus ou moins sérieux à la succession.

Malgré la mort de Bonventre, Luisi, qui a mis la main sur l'Iguane Café et qui aurait été le lieutenant direct de Simon Gavet, chef du S.A.C de la région PACA, ne deviendra pas officiellement le boss unique de Nice dans le sens où il rencontrera toujours quelqu'un avec qui partager le terrain. Un nouvel homme va en effet prendre de l'importance, en la personne de Marcel Diavaloni, dit « le bègue » en raison de sa diction traînante. Celui-ci était notamment connu pour son activité dans l'exploitation de cercles de jeux et dans le trafic de drogue. Il s'était fait connaître en 1983 lorsqu'il fut arrêté en possession de 500 000 faux dollars. Homme de réseau, personnage central du Milieu niçois, il sert à monter les affaires, à solliciter des autorisations auprès des autorités locales mais aussi et surtout à apporter une assistance technique aux équipes de la Brise de Mer. En effet, le Bègue a des relations pour le moins cordiale avec le leader de l'organisation corse, lequel s'appuie sur le niçois pour assurer sa présence sur la Côte d'Azur. Diavaloni est également un proche de Jean R, un fidèle de la Brise qui s'est fait connaître en Corse lors d'une affaire de vol de pièces d'or récupérées sur une épave et était suspecté d'investir des capitaux occultes dans des cercles de jeux parisiens. Preuve des attaches solides que semblent avoir les corses avec la ville de Nice, Gérard, grand truand dont certaines de ses activités l'ont amené jusqu'en Italie, a longtemps reçu une partie de la communauté corse dans son bar Le Gambetta. Gérard tombera en 1988 pour escroquerie en bande organisée et sera également suspecté dans des affaires de tricherie à Monaco.


Nice sur dynamite

A Nice, l'année 1993 restera gravée dans l'histoire du Milieu local. C'est tout d'abord l'année de la mort de Michel Luisi. Agé de 47 ans, le patron de l'Iguane Café fut abattu au volant de sa voiture d'une décharge de fusil de chasse alors qu'il se trouvait dans le quartier du port. Ses agresseurs, dont l'un portait une cagoule, se trouvaient également en voiture. Ils ont tiré à trois reprises avant de disparaître. Leur voiture a été retrouvée dans le quartier. Nous y reviendrons, sa mort va coïncider avec une vague de règlements de compte sur la french riviera qui durera pratiquement 10 ans. Mais 1993 fut aussi l'année ou une série d'attentats secoua la ville. Leurs cibles semblait être les institutions de la justice niçoise, les édifices publics, les bars et les restaurants. Ils vont mettre Nice en émoi sans heureusement faire de victime. Il faut dire que pas moins de onze explosions vont venir perturber le calme azuréen en ce début d'année 93.

Tout commença le 8 Janvier, avec le plasticage du cabinet d'un avocat. Les portes du cabinet de Me Baudoux, avocat très en vue, volent en éclats. Un pain de plastic d'environ 200 grammes avait été placé sous le paillasson. Le lendemain, ce sont deux vidéo-clubs qui sont visés. Le 11 janvier, c'est le palais de justice qui était la cible des malfaiteurs. L'explosion d'une charge de plastic a provoqué d'importants dégâts matériels sans faire de victime. L'attentat a fait voler en éclats la porte monumentale de l'édifice et les vitres des immeubles voisins. L'équivalent de 300 grammes de dynamite. Trois jours plus tard, c'est un incendie qui ravage le Secrétariat général administratif de la police (SGAP). Fort heureusement, ni la cuve de 3.000 litres de mazout remplie la veille ni l'armurerie contenant trois cantines de cartouches et des revolvers ne furent touchées. Sur les lieux, les enquêteurs découvraient un bidon d'essence de 25 litres dont le contenu avait été répandu dans tout le bâtiment. Un travail de professionnel.

Sans tomber dans l'hystérie collective, la population s'inquiète. Pour sa sécurité d'abord. Si aucun mort ou blessé n'est à déplorer, il s'en est fallu de peu. D'autant que le feu d'artifice n'est pas fini. En effet, les 15 et 16 janvier, c'est au tour de la prison de subir la foudre des voyous. C'est à la roquette que les individus ont attaqué. L'engin qui a servi est un missile antichar dont l'impact a creusé dans le mur un cratère de plus de 30 cm de profondeur et de 25 cm de diamètre. Selon toute vraisemblance, les voyous visaient la grille métallique de protection d'un transformateur qui dessert une partie des installations électriques de la prison. Fébrilité ou simple volonté de montrer leur détermination, les hommes de main ont raté leur coup. Un habitant du quartier de la prison raconte la scène : « Jai entendu une énorme explosion, raconte-t-il. Je suis sorti et j'ai vu une voiture devant la prison. Deux motos montées par quatre hommes casqués sont arrivées. La voiture leur a coupé la route. Le choc a été assez violent. L'engin s'est couché mais ses deux occupants se sont relevés. J'ai voulu aider l'un d'entre eux, mais il a braqué un pistolet-mitrailleur sur moi. Un autre a pointé son arme sur le balcon où se trouvait ma famille. Je me suis rapidement écarté. Les quatre hommes sont alors partis sur la même moto... »

C'est à ce moment que les autorités vont décider de prendre des mesures. Le préfet a en effet annoncé l'arrivée d�une compagnie de CRS, d'un renforcement des effectifs de la PJ et d'une « mise en place des gardes statiques autour des principaux bâtiments publics ». Peine perdue. Les renforts de police ne semblent pas intimider ces professionnels de l'explosif. Pour la première fois, ce sont les quartiers populaires qui vont être touché. Celui de Pasteur, à l'est de la ville, s'est réveillé en sursaut le 26 janvier vers 23 h 30. C'est une boulangerie qui est la cible. Le ou les individus ont en effet pénétré dans la boulangerie pour mettre en place le système explosif. Un dispositif très élaboré qui aurait nécessité, selon la police, une heure et demie de travail. Trois bouteilles de gaz ont été placées dans un coin de la pièce, reliées à un cordeau détonant et, pour la mise à feu, plusieurs détonateurs et des explosifs. L'une des bonbonnes n'a cependant pas explosée et a pu être désamorcée par les artificiers. Les malfaiteurs avaient bien étudié leur coup. Pour ne pas être dérangés, ils avaient condamné la porte d'entrée de l'appartement d'un employé de la boulangerie résidant dans l'immeuble en face. « Une longue barre en bois fixée par des rivets des deux côtés du chambranle m'empêchait de sortir », racontait celui-ci au moment des faits. La nuit suivante, d'importants dégâts étaient provoqués dans un snack-bar du quartier de Cessole. L'engin explosif déposé devant l'entrée de l'établissement était recouvert d'une lourde plaque de fonte. La façade située de l'autre côté de la rue fut criblée d'impacts et des vitres ont volé en éclats. Ce fut le dernier acte de cette série infernale.

Qui a bien pu être l'auteur de cette vague d'attentats ? Pour quel mobile ? S'agit-il d'enjeux mafieux, d'actes d'intimidation en vue de racket, de la montée d'une violence organisée dans le cadre d'une ville à prendre et particulièrement visée par le FN ? A l'époque, toutes les pistes étaient envisagées. Les réponses, bien que partielles, ne tarderont pas à arriver. Le 7 Mars 1993, un vaste coup de filet est déclenché par la police judiciaire et l'antigang de Nice. Celui-ci a permis l'interpellation de 21 personnes, toutes placées en garde à vue. Quinze d'entre elles sont soupçonnées d'avoir participé en janvier dernier à la vague d'attentats commis dans la capitale azuréenne, ainsi qu'à six règlements de compte. Le chef présumé du gang serait un certain Jean-Claude, trente-six ans au moment des faits, surnommé « le Fou », avec pour lieutenants Michel B, trente-quatre ans, et Pascal P, vingt ans. A leurs domiciles, les policiers ont saisi un lot de munitions, des armes, des cagoules et même des roquettes.

Jean-Claude sera mis en examen dans cette affaire mais sera relâché assez rapidement. L'homme, respecté à Nice et craint selon certains par la police, s'est fait connaître du public en s'évadant en juin 1989 de la prison de Bois-d'Arcy et était connu des services de police pour vols avec violences, braquage, proxénétisme aggravé et trafic de stupéfiants. Il est également suspecté de plusieurs meurtres commis à la fin de 1992, meurtres ayant pour probable motif la succession de Sébastien Bonventre. Jean-Claude était en effet fortement soupçonné de vouloir devenir le numéro un des jeux clandestins sur la Côte d'Azur. On citera les meurtres de Jean-Michel S, le 2 septembre 1992, abattu à 28 ans au Cros-de-Cagnes ; de Salah A, le 5 octobre 1992, abattu à 24 ans au Cap d'Antibes ; de Michel B, le 15 octobre 1992, abattu à 42 ans à Nice, de Jean-Jacques F, 30 ans, retrouvé carbonisé le même jour dans le coffre de sa voiture à l'aéroport de Nice et de Joseph F, le 27 octobre 1992, abattu à 39 ans à Nice. On notera qu'à l'époque de ces meurtres, Jean-Claude ne fréquente plus l'Iguane Café comme il en avait l'habitude à la fin des années 1980. Il sera finalement abattu le 16 Juillet 1997 à Nice par deux hommes à moto. Arrêté à un feu rouge, son corps est criblé de balles 9mm.

Pour en revenir aux attentats, il semblerait au final qu'ils aient été l'oeuvre de truands voulant, en défiant ainsi la police (incendie de son garage), la justice (dynamitage du Palais de Justice, roquettes tirées sur la prison), en démontrant leur force et leur impunité (plasticage sauvage de commerces), s'assurer la prédominance sur le Milieu local en deuil de la disparition, quelques mois plus tôt, de son « Parrain » Sébastien Bonventre. C'est du moins ce qui est ressorti du procès relatif à ces attentats, qui s'est déroulé en juin 1998. Un procès qui s'est déroulé en la présence du seul rescapé mêlé à cette affaire, les principaux accusés ayant eu la fâcheuse idée de mourir prématurément de mort violente. Le rescapé, c'est Jean, un armurier en liquidation judiciaire au moment du procès, soupçonné d'avoir fourni le matériel aux auteurs des plasticages. Jean avait déjà été impliqué dans un trafic de cartes bancaires piratées et n'a jamais caché ses sympathies pour l'extrême droite.


La chute des figures locales

Outre ces attentats, la capitale azuréenne a vécu, durant toute la décennie 1990 au rythme des règlements de compte. Ceux succédant la mort de Bonventre, à la fin de l'année 1992, que nous avons évoqué précédemment. Mais bien d'autres également. Le 8 octobre 1993, ce sont deux corps démembrés qui sont retrouvés dans des casiers de la gare de Nice. Ils appartiennent à des individus liés au trafic de stupéfiants. Un trafic vraisemblablement responsable de la mort de deux jeunes truand le 5 novembre de la même année. Le 9 juin 1994, c'est au tour de Georges M. Abattu d'une décharge de chevrotine, il venait de purger une peine de 11 ans de prison pour le meurtre de deux voyous en 1979. Le 28 décembre 1994, un pilier du Milieu niçois mord la poussière : Richard U, une quarantaine d'années, connu pour vol à main armée, est abattu par trois hommes masqués à la sortie d'une discothèque. On notera que l'année 1994 a également été marquée par un attentat à l'explosif contre la pizzeria le Colosseo, faisant trois blessés au centre de Nice.

Le 22 mars 1995, c'est une autre figure du milieu niçois qui tombe. Jean-Paul C est tué par deux hommes en moto alors qu'il se trouve au volant d'une Mercedes prêtée par un ami d'extrême droite, de sept balles de 11,43. Jean-Paul était un proche de Michel Luisi et de Richard U et était connu pour des affaires de proxénétisme. Il était également suspecté de faire partie de la bande à Jean-Claude (dit "le fou") avec laquelle il aurait participé à la série d'attentats de janvier 93 même si, faute de preuves, il fut mis hors cause pour cette affaire. Gérant de bar, il était également très proche d'un parti d'extrême droite, pour lequel il était colleur d'affiches. La semaine suivante, c'est Jean-Robert, dit « Bob », qui échappe de peu à la mort. Considéré comme une tête de pont des Italo-Grenoblois sur la Côte, il est blessé par balles à l'abdomen et au bras par un tandem à moto à Saint-Laurent-du-Var. L'homme était très proche de Michel Luisi, avec lequel il fut arrêté en mai 1977 et condamné à quatre ans de prison pour proxénétisme. Suite à cette tentative d'assassinat, Bob se retire en Espagne mais, recherché en France pour trafic international de cannabis et escroquerie aux cartes bancaires, il sera extradé en novembre 1999. Trois jours plus tard, le 4 Avril, un homme de 36 ans, inconnu des services de police, est abattu dans la capitale azuréenne. Porteur d'un gilet pare-balle, d'un couteau à cran d'arrêt et d'une arme de poing, il est touché à la tête par deux balles de 9mm tirées par un tandem à moto. Il était accompagné d'un homme connu pour divers trafics. Ce dernier ne fut que légèrement blessé.

Le 8 juin 1995, Pascal P, 23 ans, proche des Italo-Grenoblois, vraisemblablement homme de main de michel Luisi et faisant partie de la bande à Jean-Claude dit "le fou" est touché aux jambes par trois balles de 11.43 tirées par des tueurs en voiture à Nice. Quelques mois plus tard, il perdra la vie dans un accident de moto. Le 19 juin de la même année, deux membres du milieu gitan sont arrêtés. Ils sont suspectés d'être les auteurs de la tentative de meurtre de Jean-Pierre S sur le parking d'un centre commercial de Nice. Le mobile ? Probablement lié à un trafic de drogue ou de voitures volées. Le 30 janvier 1996, c'est le haut lieu de la pègre locale qui échappe de peu à un plasticage. En effet, des explosifs sont retrouvés contre l'Iguane Café, alors tenu par la soeur de Michel Luisi. Respectée dans la région, son établissement n'était visiblement la cible d'aucun racket. Des sources prétendent que la tentative aurait été l'oeuvre de jeunes mécontents que l'accès à cet établissement select leur ai été refusé. Un autre membre de la bande à Jean-Claude et habitué de l'Iguane tombe le 11 mai 1996, en la personne de Michel B, abattu à l'age de 35 ans dans un parking à proximité de la faculté de lettres niçoise. Il fut touché par deux décharges de chevrotines et de 6 balles de 11.43. Impliqué dans les attentats de janvier 93, il était également suspecté d'être lié à des affaires de racket et de machines à sous. Michel sera rejoint le 10 janvier 1997 par son ami Régis, lui aussi proche de Jean Claude dit "Le Fou". D'origine lilloise, patron d'un restaurant à Saint-Tropez, Régis fut retrouvé mort dans sa voiture, atteint par dix balles de 9mm dans le garage de sa résidence. Fréquentant l'Iguane Café, il semblait évoluer dans le sillage de Bastien Bonventre et aurait été mêlé avec le Bègue (Marcel Diavaloni, présumé successeur de Bonventre) dans un trafic de stupéfiants. Il était connu des services de Police pour extorsion de fonds, coup mortel et trafic de drogue. Deux jours plus tôt, c'est son ami restaurateur Michel M qui était abattu par 17 balles de 9mm à l'intérieur de sa villa niçoise. L'homme, proche de la bande à Jean-Claude, fréquentait l'Iguane. Il avait déjà été appréhendé pour port d'arme illicite et tentative d'extorsion de fond. 1997 est également l'année des assassinats à Nice de Louis E (trafiquant d'héroïne), Patrick F (impliqué dans un vol de tableaux) et de Sauveur C(ex-lieutenant de Gaétan Zampa, lié à des affaires de stupéfiants, de fausses monnaies et de proxénetisme). Tous trois étaient membres du Milieu Niçois. Enfin, le 23 octobre 1997, Noël Fratoni, 50 ans, est abattu dans le garage de sa résidence à Nice. Cette élimination n'avait pas manqué de surprendre les policiers, étant donné le caractère apparemment discret de la victime. Noël Fratoni était le fils de Jean-Dominique Fratoni, dit « Jean-Do », l'ancien empereur des jeux de la Côte-d'Azur, décédé en août 1994 d'un cancer à l'âge de 71 ans après avoir fuit la France où il devait répondre de plusieurs inculpations. Il aurait en effet été soupçonné de blanchir de l'argent sale. Jean-Do sera rejoint par un de ses proches le 6 juin 2000, date à laquelle Camille P est mortellement blessé. Camille était connu pour association de malfaiteurs et avait séjourné en Espagne.

Le 18 décembre 1998, c'est le « Parrain » local Marcel Diavaloni qui est abattu à l'age de 55 ans dans le parking situé en sous-sol de sa résidence, près du port de Nice. Armé, celui-ci avait riposté mais n'a pu sauvé sa vie. Son assassinat précède de peu celui de son bras droit Jean-louis G, retrouvé criblé de balles 9, 11.43 et 12 mm dans son 4X4 dans la région niçoise. Connu pour des histoires de fausses monnaies et de braquage, il était suspecté d'être l'assassin du défunt Sébastien Bonventre. Agé de 47 ans, il se disait rangé des affaires et s'occupait officiellement de ses oliviers ainsi que de quelques chèvres. Au moment du meurtre, il regagnait au petit jour sa villa de Colomers, où il vivait avec sa compagne et son fils. Au moment des faits, ces deux exécutions mettaient dans l'embarras les policiers niçois qui hésitaient entre deux pistes : celle d'une bande de jeunes loups désireux de s'emparer des affaires locales ou au contraire celle de truands extérieurs au département souhaitant annexer le terrain niçois. Le 2 juin 2000, un proche de Diavaloni et Jean-Louis G est assassiné de 13 balles de 11.43 à proximité de sa résidence niçoise. Il s'agit de Roger G.


Le Milieu d'aujourd'hui

Aujourd'hui, Nice ne semble pas être contrôlé par un « parrain ». Certains prétendent que le successeur de Diavaloni est actuellement en prison, et ce pour quelques années encore. Toutefois, la Côte d'Azur serait selon certaines sources occupée par la Dranghetta calabraise. Toute une famille de mafieux calabrais serait en effet installée dans la région depuis très longtemps. Ce qui serait implanté depuis moins de temps, ce sont les groupes mafieux venus de l'est. De Russie plus précisément. Il faut dire que la région est plutôt attractive. Elle se révèle être une parfaite zone de blanchiment. L'immobilier étant cher, il est très facile de monter des opérations très rentables permettant à l'occasion blanchir de grosses sommes. C'est ainsi que la mafia se développerait sous la forme de réseaux d'influence incluant aussi bien des personnalités du grand banditisme que des affairistes, des fonctionnaires ou des élus politiques. En effet, si l'on en croit le juge Murciano, l'acquisition d'un terrain, l'obtention de droits à bâtir et la réalisation de promotions immobilières permettant d'engranger des bénéfices énormes demande la participation de personnes différentes selon les stades : hommes de main, hommes d'affaires, banquiers, fonctionnaires chargés d'instruire et de contrôler les dossiers d'urbanisme, policiers, élus. Il faut dire que les liens entre le Milieu et la politique ont souvent été révélés dans l'histoire de la Côte, notamment au temps où Urbain Giaume régnait sur la ville avec ses troupes. Il aurait été très proche du politicien Jean M, au point de visiblement lui prêter ses hommes pour le collage d'affiches lors des périodes électorales. Aujourd'hui, selon Roger-Louis Bianchini, il se serait établi une relation liant trois acteurs : les hommes politiques, les grands voyous ou les hommes de la mafia réfugiés dans la région et les affairistes. Il prétend même que « l'on est passé des liaisons dangereuses d'une association sur la base de services réciproques des hommes politiques qui comptent dans la région et du grand banditisme à un véritable partenariat. »



PHOTO: Jean-Claude



NB : Roger-Louis Bianchini, journaliste à « l'Express », est l'auteur de « Mafia, argent et politique » (éditions du Seuil, 1995). Vous pouvez retrouver une de ses interview.


Je vous invite également à visiter le site du DRMCC sur lequel se trouve un travail très intéressant de Stéphane Quéré sur les règlements de comptes dans le Grand Sud.


L'affaire de l'OGC Nice --->Click ICI

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Le Milieu: Bibliographie

Une liste non exhaustive des références littéraires françaises traitant, de près ou de loin, du Milieu.


AMBRE Joannès, Je ne me tairai jamais, Robert Laffont, 1979.

ANSLINGER Harry J. & OUSLER Will, Les trafiquants de drogue, Fayard, 1963.

ARDOUIN Michel & PIERRAT Jérôme, Une vie de Voyou, Fayard, 2005.

ATTARD-MARANINCHI Marie-Françoise, Le Panier, village corse à Marseille, Autrement,1997.

ATTIA Nicole, Jo Attia mon père, Gallimard, 1974.

AUBRY Bruno, Les Parrains de la Côte, L'écailler du sud, 2005.

AUDA grégory, bandits corses. Des bandits d'honneur au grand banditisme, Michalon, 2005.

AUDA grégory, Les belles années du Milieu, éditions Michalon, 2002.

BATIGNE Jacques, Un juge passe aux aveux, Robert Laffont, Collection Vécu, 1971.

BAZAL Jean, Avec les derniers bandits corses, Guy Authier, 1973.

BAZAL Jean, Le Clan des Marseillais, Editions Jean-Michel Garçon, 1989.

BAZAL Jean, Le Milieu and Co, Hermé Mouvances, 1990.

BESNARD Pierre, Les bars des mauvais garçons, Les éditions de France, 1933.

BIANCHINI Roger-Louis, Argent, Mafia et Politique, Seuil, 1995.

BITTERLIN Lucien, Histoire des Barbouzes, Editions du Palais-Royal, 1972.

BOREL Sylvie, Mon père, Francis le Belge, Lattes, 2005.

BORNICHE Roger, Le Gang, Le Livre de Poche, 1984.

BROUSSARD (commissaire), Mémoires, Plon, 1997.

BUISSON Chantal, Fille de gangster, Fil d'Ariane Editeur, 2004.

CALDIER Emmanuel, Mes prisons, Flammarion, 2005.

CALDIER Emmanuel, Moi, Manu le Gitan, Flammarion, 2004.

CHAIROFF Patrice, B...comme barbouzes, Editions Alain Moreau, 1975.

CHARIF Omar, Quai du Belge, L'écailler du Sud, spéciales n°1, 2001.

CHEVALIER Louis, Montmartre du plaisir et du crime, Robert Laffont, 1980.

CHOURY Maurice, Tous bandits d'honneur !, Editions sociales, 1958.

COLOMBIE Thierry, Le Belge (Tome 1&2), Editions Stock, 2002&2003.

Crapouillot (Le), n° spécial, Les truands, 1973.

CULIOLI Gabriel-Xavier & CUCLIOLI Vannina (ed.), La Corse et ses bandits, anthologie, DCL, 2000.

CULIOLI Gabriel-Xavier, La Terre des seigneurs, DCL, 1999.

CRISTOFOL Jacqueline, Batailles pour Marseille, Flammarion, 1997.

DAGUE Jean-Claude, Il ne me reste que l'honneur, Editions privé, 2005.

D'ALRE E.J., La pègre des pauvres, La voix des sirènes, 1931.

DEFLEZ Gilbert, Le gang des tractions avant, Jacques Grancher éditeur, 1980.

DELARUE Jacques, Trafic et crimes sous l'Occupation, Fayard, 1968.

DEROGY Jacques, Enquête sur un juge assassiné, Robert Laffont, 1977.

DEROGY Jacques & PONTAUT Jean-Marie, Enquête sur les ripoux de la Côte, Fayard, 1991.

DEROGY Jacques & PONTAUT Jean-Marie, Enquête sur les mystères de Marseille, Robert Laffont, 1984.
DUBOIS Claude, Paris Gangster, Parigramme, 2004.

DUBOIS Claude, Apaches, Voyous et Gonzes Poilus, Parigramme, 1996.

DURAND Loup, Le Caïd, Denoël, 1976.

FOLLOROW Jacques & NOUZILLE Vincent, Les Parrains corses, Fayard, 2004.

GEVAUDAN Honoré, La Bataille de la French Connection, jean Claude Lattès, 1985.

GUERINI Marie-Christine, La Saga Guérini, Flammarion, 2003.

GUILLO Francis, Le P'tit Francis, Robert Laffont, 1977.

HENRY Frank, Mauvaises nouvelles du Milieu, Le Cherche Midi, 2004.

HERVY Elsa, Les guerres du Milieu dans le Midi de la France, 1993 à 2000, mémoire de recherche à l'institut de criminologie, université Paris II-Panthéon Assas, 2002.

Historia, hors série, Le Milieu, 1973.

JAUBERT Alain, D... comme drogue, Editions Alain Moreau, 1973.

LAVILLE Alain, Le Juge Michel, Presses de la Cité, 1982.

LEAUTIER Alain, Mort d'un voyou, Grasset, 2004.

LE BRETON Auguste, Les Pégriots, Robert Laffont-Plon, 1973.

LECLERC Marcel, De l'antigang à la criminelle, Editions Plon, 2000.

LEGRAND Benjamin, Une vie de matou, Robert Laffont, 1982.

LE TAILLANTER Roger, Les Derniers Seigneurs de la Pègre, Julliard, 1985.

MADELIN Philippe, La France mafieuse, Rocher, 1990.

MARCANTONI François, Un homme d'honneur, Balland, 2001.

MARCILLY Jean, Histoire secrète du Milieu, Famot, 1978.

MARCILLY Jean, Vie et mort d'un caïd - Jo Attia, Fayard, 1977.

MCCOY Alfred, Marseille sur Héroïne, L'esprit frappeur, 1999.

MERINDOL Pierre, Lyon ou le sang et l'argent, Moreau, 1978.

MONTARRON Marcel, Histoire du Milieu, Plon, 1969.

MONTARRON Marcel, Tout ce joli monde, La table ronde, 1965.

MORIN Marcel & MISSEN François, La planète blanche, Tsuru éditions, 1990.

NIVON Hubert, La Saga des Lyonnais, Le Cherche-Midi, 2003.

PAOLESCHI Marie, Le Milieu et moi, Fanval, 1987.

PEYREFITTE Roger, Manouche, Flammarion, 1972.

PICANT Claude, La Guerre des truands, Jean Picollec, 1980.

PIERRAT Jérôme, Une histoire du Milieu, Denoël, 2003.

PLOQUIN Frédéric, Parrains et caïds. Le grand banditisme dans l'oeil de la PJ, Fayard, 2005.

RENAUD Franck, Le nouveau Milieu : Parrains et Grand Banditisme en France,
Fayard, 1992.

RIMBAUD Edouard, Doudou, Gallimard, 2000.

ROCHU Gilbert, Marseille, les années Deferre, Editions Alain Moreau, 1983.

SACCAMANO Eugène, Bandits à Marseille, Julliard, 1968.

SARAZIN James, M...comme Milieu, Alain Moreau, 1977.

SILVANI Paul, Bandits corses de légende, Albiana, 1999.

TOURANCHEAU Patricia, Les Postiches, un gang des années 80, Fayard, 2004.

VINCENTANNE Stéphane, La Bande à Pierrot le Fou, Champs Libre, 1970.

ZAMPA Mathieu, Tchao Parrain, Olivier Orban, 1986.




N'hésitez pas à indiquer les références les plus pertinentes... et celles à éviter.
Merci également d'indiquer les titres manquants.



L'interview de Bruno Aubry, auteur du récent ouvrage "Les Parrains de la Côte": Clik ICI

# Online seit Freitag, 06. Mai, 2005 um 17:16

Geändert am Mittwoch, 22. März, 2006 um 07:15

Lucky Luciano

Lucky Luciano
Lucky Luciano, un nom qui revient souvent dans les références traitant du Milieu. Pour les quelques uns qui ne le connaîtraient pas (j'en doute), voici un bref résumé de sa carrière.


Lucky Luciano, de son vrai nom Salvatore Lucania, est né à Palerme en 1897 et est arrivé aux USA en 1906. Il fut le gangster italo-américain le plus important de sa génération, comparable à Al Capone. Salvatore fut surnommé "Lucky", car laissé pour mort en 1929 par un groupe de tueurs payés pour le liquider (le commanditaire serait Salvatore Maranzano, dont nous reparlerons ultérieurement), il parvint à appeler du secours et échappa de justesse à la mort.

Lucky commencera réellement sa carrière en 1907, date à laquelle il est arrêté pour vol. Cette même année, il crée une société de protection rapprochée: pour quelques pennies par jour, ils protégeaient des enfants (souvent juifs) victimes d'autres gangs. Il commencera également assez rapidement à dealer de l'héroïne. Il en profitait pour en vendre aux femmes ce qui lui permettait de les prostituer.

C'est alors que Salvatore Maranzano, qui partage le territoire avec Lucky (le trafic d'alcool est à Maranzano, la prostitution et l'héroïne pour Luciano), entend éliminer Lucky pour régner sur New York, mais c'est finalement Luciano qui dégainera en premier. Ce dernier prend alors le contrôle de New York et devient, avec l'accord des caïds de New York, le leader de la mafia New-Yorkaise. Ses activités sont "classiques" : alcool, drogue, jeux , prostitution, prêts usuraires, et il en a le monopole.

Le Parrain est né. On dit alors de lui qu'il a créé la Mafia américaine en 1931 en exécutant sommairement tous les anciens gangsters siciliens dont le style n'était pas adapté au système américain. Ce fut également lui qui fut à l'origine, cette même année de la division du territoire new-yorkais en cinq parties. C'est ainsi que, grâce à sa redoutable capacité de gestion démontrée dans les milieux de la prostitution et de la drogue pendant la prohibition, il devient dans les années 30 l'artisan du rassemblement des groupes criminels américains au sein de l'organisation unitaire "Cosa Nostra ".

L'homme est également le co-fondateur du National Crime Syndicate, un réseau d'individus de toutes les ethnies (majorité voir totalité de juifs à l'origine) chargé de contrôler l'activité des gangs dans diverses régions. Cette organisation offrait notamment des services de tueurs à gage, activité qui est petit à petit devenue une source de revenus substantiels pour Luciano et ses associés (Bugsy Siegel entre autres) . Compte tenu du soutient judiciaire dont il bénéficiait, le NCS agissait en toute tranquillité.

En 1936, alors qu'il est en pleine gloire, il est poursuivi par le procureur Dewey pour proxénetisme et condamné de 30 à 50 ans de prison. Cela ne viendra pas compromettre ses activités de manière trop importante. En effet, il continue de diriger son business de sa cellule. En 1946, il est libéré pour avoir aidé l'Amérique durant la guerre. Il a en effet ordonné à ses troupes de s'assurer de la sécurité des docks et des quais de New York, et il a soutenu l'armée américaine lors du débarquement en Sicile.

A la fin des années 40, alors ami de Franck Sinatra, il est extradé vers l'Italie avec deux autres mafieux italo-américains. Envisageant déjà leurs affaires, les trois Parrains s'installent dans les trois villes stratégiques de la péninsule: Luciano à Naples, Joe Adonis à Milan et Franck Coppola à Rome. Depuis l'Italie ils continuent à alimenter leur propre " industrie du vice " aux États-Unis. Luciano s'approvisionne en stupéfiants auprès des industries pharmaceutiques complices et contrôle une structure de contrebande de cigarettes en Méditerranée, dont font partie notamment les frères Guérini et Jo Renucci. Son réseau s'étend de la Sicile, où il partage ses revenus avec le patriarche mafieux Calogero Vizzini de Villalba, à Cuba, jusqu'aux États-Unis où son autorité demeure incontestée.

Dans le contexte d'un marché des stupéfiants encore faible, les grosses quantités d'héroïne dont Luciano disposait, laissent supposer qu'il avait réellement monopolisé les marchés de la drogue jusqu'à la fin des années 50. A partir de la seconde moitié de la décennie, toutefois, les conditions du réseau changent : Cuba perd tout intérêt stratégique dès la révolution, aux États-Unis les contrôles se durcissent, en Sicile les dynamiques mafieuses sont bouleversées par deux familles en lutte pour la suprématie. Pour faire face à ces changements majeurs Luciano organise le plus important sommet mafieux de l'histoire : en octobre 1957 le gotha de La Cosa Nostra américaine et celui de la mafia sicilienne - dirigée par Giuseppe Genco Russo de Mussomeli - sont réunis à hôtel des Palmes de Palerme.

En pouvant se dérouler dans le plus luxueux hôtel du centre ville sans aucune interférence des forces de l'ordre, ce sommet illustre parfaitement l'efficacité du contrôle mafieux du territoire. A cette occasion, la mafia sicilienne adopte la structure organisationnelle déjà expérimentée aux États-Unis et emprunte aussi le nom de l'organisation américaine en devenant " Cosa Nostra " sicilienne. En matière de trafic de drogue, l'accord intervenu reste controversé dans son contenu mais représente quand même un pivot dans l'histoire de ce genre de trafic. Fort des sources d'approvisionnement de Luciano, le réseau est réorganisé sur les familles de Castellammare del Golfo en Sicile, où Lucky imbrique de façon continue les deux groupes émergents, et sur la toile d'araignée en dehors de l'île: la cellule de coordination placée à Milan, sous le contrôle de Joe Adonis, et les compartiments de distribution aux Etats-Unis coordonnées par Santo Sorge et Franck Garofalo.

Lucky, qui se sera ainsi révélé être le précurseur du trafic de drogue moderne fera une crise cardiaque mortelle, dans un aéroport, le 26 janvier 1962. La légende veut que l'accident se soit produit alors que Lucky s'apprêtait à saluer celui qui devait produire un film censé retracer sa vie. L'ère Luciano achevée, s'ouvre celle des Marseillais et des Corses, depuis toujours en collaboration étroite avec les parrains italo-américains. En effet, Luciano lui même aura eut durant sa « carrière » de nombreux contacts avec les caïds français, en particulier ceux impliqués dans les trafics de cigarettes et d'héroïne.

# Online seit Montag, 02. Mai, 2005 um 19:09

Geändert am Freitag, 25. Mai, 2007 um 03:42

Milieu et Mafia.

Milieu et Mafia.
Un article présentant les fondements du Milieu et ceux d'une Mafia.

Un monde existe entre une bande criminelle ordinaire (par exemple, celle d'un voyou marseillais, même un poids-lourd du Milieu comme Zampa, le Belge ou même les Guérini) et une mafia. En effet, le truand français est un indépendant, il n'est pas à la tête d'une organisation criminelle structuré en une hierarchie pyramidale, avec de multiples niveaux. Le Milieu est une communauté d'homme qui se reconnaissent. Tout au plus y trouve-t-on des gang, des clans, avec une petite hierarchie: En bas de l'echelle le petit voyou débutant, en haut le caïd qui à su s'imposer. Il est craint et respecté mais il peut être remplacé à tout instant. Le caïd ne doit sa place qu'à son aura personnelle. S'il disparait, aucune organisation ne survi. Tout au plus quelques lieutenants vont tenter de préserver l'empire du défunt caïds. Mais jamais très longtemps. Ainsi, l'histoire du Milieu n'est qu'un éternel recommencement. Le fond reste le même, la forme s'adapte au gré des époques. Ce qui évolue, c'est le découpage du territoire, l'occupation de l'espace et les activités des caïds. Rien de plus

Une mafia est quant à elle une société secrète et non un gang. On n'y rentre pas par copinage, mais par initiation. Voici ce que dit par exemple de son initiation un "soldat" repenti de la famille mafieuse Colombo (italo-américains de New York), Michael Franzese . Il s'agit d'une cérémonie lors de laquelle le "novice" est piqué au doigt par son "parrain"; lorsque coule une goutte de sang, ce dernier avertit "Ceci est un lien de sang. Ton allégeance à Cosa Nostra (Notre Chose) est scellée par le sang. Si tu viole ton serment, ton sang coulera".

A travers les âges et à peu de chose près, de la Sicile aux Etats-Unis, la cérémonie est analogue. Avant cela, le parrain (en l'occurrence, Thomas Di Bella, chef-lieutenant des Colombo), instruit Franzese des règles intangibles de la mafia : "Cosa Nostra passe en premier et avant tout le monde. Si tu deviens l'un des nôtres ton père ["Sonny" Franzese, père de Michael, est un mafieux important] serez égaux. Chez nous, un père n'a nulle priorité sur son fils; un frère ne passe pas avant l'autre. Nous ne faisons qu'un, unis par le sang. Il n'existe pas de lien plus fort entre les hommes que l'entrée dans notre famille".

Règles, lois : voilà ce qui différencie une mafia d'une simple bande criminelle. Ces lois, on les connaît mal. C'est pourquoi, plutôt que de brosser le tableau des mafias de par le monde - tableau aussi vite périmé que publié, s'agissant de structures en constante évolution, adaptation, transformation, il est plus utile de présenter les grandes règles régissant la plus structurée, la plus ancienne (en Europe) la plus célèbre - mais la plus méconnue aussi : Cosa Nostra, la mafia de Sicile.

L'assassinat

La mafia sicilienne tue, parfois beaucoup, mais en général en ultime recours, confirmant ce que dit Willy Bruggeman, directeur adjoint d'Europol, des sociétés criminelles en général : "Les entités criminelles et les organisations mafieuses recourent d'abord à la corruption et à l'intimidation, pas à la violence. La corruption et l'intimidation servent contre des individus et des institutions, tant privées que publiques. Les entités criminelles n'usent de la violence qu'en dernière instance, car la violence les rend visibles, révèlent leur nature dangereuse et inquiète l'opinion publique. Corruption et intimidation permettent en revanche aux criminels d'atteindre leurs objectifs à moindre risque, et sapent de l'intérieur les services publics".

En tout cas, la mafia ne tue jamais sous le coup d'une émotion ou par hasard. Bien au contraire, sauf rare exception, l'assassinat s'entoure d'un luxe de préalables, de conditions, de règles et de protocoles :

- Pour tout assassinat prévu en Sicile, le consentement du chef du canton territorial (sur l'architecture mafieuse, voir plus bas "structures") où le meurtre est prévu est obligatoire, après préavis ;

- Pour l'assassinat d'un "homme d'honneur", l'approbation de la commission provinciale est obligatoire, après préavis ;

Qui tue ? "Dans une famille de la mafia, tout le monde doit être capable de commettre un meurtre. Les soldats obéissent volontiers à l'ordre de tuer; cela accroît leur réputation, accélère leur carrière... Un homme que le sang n'impressionne pas, qui reste calme et froid en ôtant la vie à quelqu'un est tenu en haute considération" (témoignage du repenti Tommaso Buscetta). Parfois le "représentant" (chef de famille en langage mafieux sicilien) met lui-même la main à la pâte si l'affaire est délicate, ou relève de sa responsabilité.

Antonino Calderone (un autre repenti) narre à ce propos l'anecdote suivante. Vers 1980, Stefano Bontate (chef mafieux de Palerme) arrive en retard à un rendez-vous avec Michele Greco (autre chef mafieux palermitain) et Giuseppe "Pippo" Calderone (chef mafieux de Catane). Bontate se lave les mains, puis s'excuse ainsi "pardonnez mon retard, mais j'ai dû changer une roue et étrangler Stefano Giacoma" .

Comment tue-t-on ? "La victime est le plus souvent approchée par un ami qui dissipe tous ses soupçons, la tranquillise, la rend plus accessible et facilite ainsi son élimination"... "Il peut arriver que la famille, à travers le chef de dizaine, informe un soldat qu'il doit tuer un de ses amis. Si le soldat ne se sent pas le courage d'exécuter matériellement le meurtre, la famille en charge un autre, un compagnon, qui est chargé de tirer, d'étrangler, de poignarder, etc. Mais le premier doit collaborer en aidant le tueur à approcher sa victime sans éveiller les soupçons, justement par ce qu'ils sont amis, en exploitant la confiance qui fait partie de la relation d'amitié" (Calderone, Buscetta).

Qui ne doit-on pas tuer ? Ici, une précision s'impose : les règles suivantes ont été appliquées depuis le XIXème siècle, jusqu'à la fin des années 70 du XXème siècle, dans la mafia de tradition. Ces règles, les Corleonais les ont bafouées, ce qui a provoqué l'indignation de Tommaso Buscetta : "j'ai appartenu à une mafia qui avait des règles, ses codes d'honneur, qui respectait les femmes, les enfants. C'était une bonne mafia. L'actuelle (celle des Corleonais) a transgressé ces règles. Elle règne par la férocité et la terreur". Mis à part l'épisode dictatorial et sanguinaire de Salvatore "Toto" Riina, Cosa Nostra :

- ne tue pas de femmes innocentes (soeurs, épouses, filles, etc. de mafieux condamnés ou assassinés). Les délatrices, oui;

- ne s'en prend pas aux enfants d'un mafieux condamné ou assassiné;

- ne s'attaque pas au personnel subalterne de l'Etat (gardiens de prison, policiers, auxiliaires de justice, etc.).

Aux Etats-Unis, l'assassinat est également une solution de dernier recours. Ecoutons sur ce point un expert, Joey the Hitman, lui-même longtemps tueur à gages au service des "familles" mafieuses de New York : "la violence ? Ca coûte cher. Les tueurs et les gardes du corps sont hors de prix. Donc, la violence ne sert qu'en ultime ressort". Et, comme en Sicile, la mafia italo-américaine évite de mêler la population à ses règlements de compte : "On laisse les civils tranquilles. On ne s'en prend pas à eux et on ne travaille pas pour leur compte".

Le contrôle social mafieux

La mafia sicilienne est strictement catholique et voue un culte à la chasteté et à la modestie féminine; elle possède même sa sainte patronne : la vierge de l'Annonciation (fêtée le 25 mars); même, les mafieux évitent de tuer le vendredi. Dans la mafia, seul le mariage catholique compte; le divorce est interdit; l'initiation dans la "famille" est vécue comme un second baptême et ce lien est indissoluble.

Le mafieux est un "animal territorial"; enraciné dans sa ville, son quartier, sa rue. Même richissime, il bouge le moins possible. Voici ce que dit sur ce point Antonino Calderone (à propos de Stefano Bontate, chef de la "famille" de Santa Maria di Gesù et de Salvatore Inzerillo, de celle de Bellolampo): "Les mafieux palermitains... naissent, vivent et meurent au même endroit. Le quartier, c'est leur vie; leur famille vit là depuis des générations et ils sont tous parents... ils n'ont pas bougé d'un mètre de leur royaume, où ils sont les maîtres absolus depuis des dizaines et des dizaines d'années" .

Les mafieux mènent une existence sociale endogène, quasi-endogamique. D'abord, parce que tous leurs faits, actes, paroles, sont en permanence soumis à un contrôle social rigoureux, pour jauger leur compatibilité avec le statut d'homme d'honneur. Ce contrôle s'étend aux parents et même aux proches, tous contraints de se conformer aux coutumes mafieuses, mener des vies "irréprochables" (selon le "codex").

La famille (biologique, ou criminelle)

Dans la tradition méditerranéenne, la famille est tout, l'individu n'est rien. Buscetta s'est donc irrité du libéralisme des fils de vieux mafieux américains comme Carlo Gambino ou Joe Bonanno qui, parlent encore sicilien : "Leurs enfants s'étaient beaucoup américanisés et ils raisonnaient à l'anglo-saxonne, en termes de droits et de devoirs de l'individu. Ils parlaient continuellement de "l'individu". C'était presque une obsession. Chez nous en Sicile, cet "individu" n'existe pas. La "famille" prime sur tout le reste. Même la vraie famille, celle du sang".

On compte, en 2004, ± 190 "familles" mafieuses en Sicile (± 5 200 membres), dont 89 dans la province de Palerme (± 3 200 membres) . Chacune d'entre elles est indissociablement liée à une borgata (bourgade), à un territoire. Là se trouve son terreau, sous forme d'un dense réseau de relations et d'amis. C'est dans sa borgata que la famille mafieuse recrute. Concrètement : l'agglomération de Palerme (ville, banlieues et bourgs satellites), compte 3 200 hommes d'honneur. Si la moyenne de leurs relations personnelles est de ± 50 personnes, l'assise mafieuse locale est de 160 000 individus.

- La famille mafieuse traditionnelle est peu nombreuse. Ainsi, la famille palermitaine de Porta Nuova comptait 25 initiés en 1950, autant en 1990. Entre temps, on y avait opéré 30 initiations (en 40 ans) pour compenser les décès et les émigrations.

- Le chef de la famille s'appelle son "représentant". C'est l'un des soldats du clan mafieux, choisi par ses pairs. Comment s'exerce sont autorité ? "elle était acceptée de bon gré et on obéissait à ses ordres sans discuter. Mais ceux-ci devaient se fonder sur des principes et des consentements mutuels; ils ne pouvaient pas être extravagants ou absurdes" (Buscetta).

Si le "représentant" est incapable de diriger, l'autorité est exercée par un "régent", un homme d'honneur qui remplace le chef de famille ou de canton. Ainsi Bernardo "Binnu" Provenzano fut-il nommé "régent" de la famille de Corleone au début de l'année 1993, après l'arrestation de "Toto" Riina, avant d'en devenir le "représentant" en bonne et due forme. Aux côtés du "représentant", un conseiller (consigliere) et un vice-chef. Les soldats sont organisés en "dizaines" (decina), dirigées par un capodecina (chef de dizaine).

D'autre part :

- Un Catanais ne peut en aucun cas intégrer une famille de Palerme, et vice versa. Quand un originaire de la ville A s'installe dans la ville B, la famille mafieuse de cette ville ne peut initier l'intéressé sans enquête généalogique préalable, puis approbation, de la famille de la ville A.

- Sous peine de mort, une famille, ou l'un de ses soldats, ne peut intervenir ou opérer dans la borgata d'une autre famille.

- Une famille comptant des traîtres, ou peu fiable, peut être dissoute, temporairement ou définitivement, par son autorité supérieure directe (chef de canton, représentant provincial). Ainsi, vers 1980, la "famille" de Palerme-Centre est-elle rayée de la carte de Cosa Nostra par la Commission de Palerme. Son "représentant", Angelo La Barbera, est "déposé" (exclu en langage mafieux). Cette borgata n'a plus de famille mafieuse. Constitués en decina (dizaine), les hommes d'honneur récupérables de la famille dissoute sont affectés à une famille contiguë.

Enfin et surtout, une famille mafieuse n'est pas un gang; et un mafieux, tout sauf un bandit banal. Pour preuve, le portrait que dresse Buscetta d'un véritable voyou : "c'était un gangster typique : fanfaron, extraverti, généreux... Il donnait de l'argent à tout le monde, offrait bijoux et voitures comme s'il s'agissait de cigarettes. Il aimait le luxe, la belle vie et les femmes. C'était un mégalomane : le parfait contraire du mafieux...de l'homme d'honneur, réfléchi et mesuré".

L'homme d'honneur

Il est l'alpha et l'omega de toute la "philosophie" mafieuse. Comme la politique - comme toute organisation humaine - la mafia, c'est avant tout les hommes qui la composent. En l'occurrence, les hommes d'honneur. On verra (plus bas) comment ses membres sont recrutés. Voyons maintenant quelles règles de base les mafieux doivent - au péril de leur vie - respecter, comment ils se considèrent eux-mêmes, quels rapports ils entretiennent avec les affaires, la politique, etc.

Un "règlement intérieur" impératif - D'abord et avant tout : un homme d'honneur ne doit révéler à personne son appartenance - sous peine de mort immédiate. Ni à un non-mafieux, bien sûr, ni même à son confesseur, mais encore moins à un autre mafieux, s'il ne lui a pas été formellement présenté par un tiers-mafieux, connu des deux intéressés et informé de leur commune appartenance à l'honorable société. D'où, en langage mafieux (voir Omertà, plus bas) l'expression Cosa Nostra ("notre chose") qui sert à dire, sans dire explicitement - un mafieux n'emploiera jamais, à aucun prix, le mot mafia - que les deux hommes qu'on présente l'un à l'autre "s'intéressent tous deux à notre chose". D'où cette phrase de Buscetta : "Après que je lui fus présenté par les maîtres de maison comme homme d'honneur, il commença à parler".

Ensuite - tout aussi important et lourd de conséquences : l'homme d'honneur doit (en théorie) la vérité à tous ses "collègues"; il est interdit aux mafieux - sous peine de mort encore - de se mentir entre eux, même lors de discussions d'affaires. D'où une profonde et constante méfiance, au sein même de l'organisation : la parole d'un homme d'honneur vaut celle d'un de ses collègues, ni plus, ni moins. De cette règle découle l'interdit d'initier un proche d'une victime de Cosa Nostra. Ayant droit à la vérité, l'initié nouveau apprendrait vite le nom du meurtrier de son parent, ce qui déclencherait de meurtrières vendettas au sein des familles - ou entre elles.

Il va sans dire que la rupture de l'omertà est également punie de mort, même des décennies après la sentence, s'il le faut. Cela implique notamment que le mafieux n'écrive jamais rien, sous aucun prétexte, sur Cosa Nostra. Vers 1970, le jeune et brillant "représentant" de la "famille" palermitaine de l'Acquasanta, Michele Cavataïo discute du redécoupage territorial des borgata de Palerme avec des membre de la commission provinciale. Pris par son sujet, il saisit une feuille de papier et, devant ses collègues abasourdis et outrés, il expose son idée en crayonnant un schéma. Condamné à mort par la commission, il est tué peu après. Dans la mafia, on n'écrit jamais rien - du tout.

Sont enfin strictement interdits :

- L'adultère ostensible. Grand coureur de jupons, Tommaso Buscetta avoue "j'avais déjà été suspendu pendant six mois [de Cosa Nostra] en raison de mes nombreuses relations extra-conjugales" puis rappelle la règle : "Pour nous, le choix d'une femme, prise pour épouse et mère de nos enfants, implique que nous la gardions pour toujours...De grands chefs mafieux comme Vincenzo Rimi n'ont jamais trompé leur femme".

- L'alcoolisme. "L'ivresse est sévèrement prohibée. Une personne ivre n'a pas de secret et un mafieux doit en toute occasion conserver le contrôle de soi et être digne. Je n'ai jamais connu, en Sicile ou ailleurs, un homme d'honneur alcoolique". (Buscetta).

- Le prêt usuraire, le proxénétisme, activités "déshonorantes".

- Les enlèvements, du moins en Sicile. Ailleurs, ils sont tolérés.

Comment se voit un mafieux - Dans l'idéal, Cosa Nostra se perçoit comme ordre, règle, droit, justice, une institution "née pour défendre les faibles contre les injustices des puissants, ainsi que pour affirmer les valeurs de l'amitié, de la famille, du respect de la parole donnée, de la solidarité et de l'omertà. En un mot, le sens de l'honneur" (Buscetta).

Maire de Villalba, et colonel honoraire de l'armée américaine, en raison de son rôle-clé lors du débarquement allié en Sicile, en 1943, Don Calogero Vizzini fut le grand homme de la mafia des années 40. Impuissante - comment poursuivre un ami des libérateurs ? - la justice italienne le soupçonnait de 39 assassinats, 6 tentatives, 36 vols et 63 extorsions. Don Calo mourut dans son lit en juillet 1954. Or - comme bon nombre de ses collègues - il s'est, pendant toute sa carrière mafieuse, appliqué à ressembler à un innocent oncle de campagne. Au grand journaliste Indro Montanelli qui l'interviewa au début des années 50, il repondit ainsi : "Je parle peu parce que je connais peu de choses. J'habite un village et ne viens que rarement à Palerme. Je connais peu de monde". Fait-on plus inoffensif ?

Quelle épitaphe lit-on sur la pierre tombale de Calogero Vizzini ? "Défenseur des faibles, ennemi de l'injustice". Sur la tombe de Ciccio Di Cristina, chef de la famille de Riesi, est inscrit (vers 1950) : "Sa mafia n'avait rien à voir avec la délinquance, mais avec le respect de la loi de l'honneur, la défense de tous les droits, la grandeur d'âme". Et que déclare un mafieux d'Agrigente à son juge d'instruction, en avril 1986 ? "Je suis né et je mourrai mafieux, si par mafia on entend (comme je l'entends moi-même) faire du bien à son prochain, donner à ceux qui sont dans le besoin, trouver un travail à qui est sans emploi" .

Cette touchante déclaration s'inscrit dans la tradition du mafieux - Robin des Bois. Lointain héritage historique réel, ou fantasme rétrospectif ? Le mafieux "de tradition" se veut défenseur de la veuve et de l'opprimé, soutien des misérables. Dans les années 20 "Al" Capone faisait déjà fonctionner des Soupes populaires, au frais de la famille mafieuse de Chicago (dite "The Outfit"). 50 ans plus tard, Joey the Hitman déclare-t-il encore : "Là où règne la mafia, les rues sont sûres pour les honnêtes gens. Même aujourd'hui, on est plus en sûreté à Little Italy [quartier italien de New York] que dans les bras de sa maman".

Et le mythe et tenace puisqu'en janvier 1995 encore, la fédération yakuza N°1 (Yamaguchi-Gumi, 36 300 "soldats" et "cadres") donne au Japon une leçon de charité organisée, après qu'un terrible séisme ait ravagé la ville de Kobe : 5 000 morts, 50 000 bâtiments détruits, 300 000 sans-abris. La Yamaguchi-Gumi (dont Kobe est la "capitale") mobilise : sur le champ, ses "soldats" distribuent de l'eau minérale, du pain, du lait, des couches. Quant aux services de l'Etat japonais, ils n'ont réagi qu'une semaine après le désastre...

Homme d'honneur et business - La mafia n'est pas un métier. Tout mafieux a donc un emploi. Parmi les chefs mafieux mentionnés ici : Luciano Liggio est métayer, Stefano Bontate a un commerce d'agrumes, Michele Cavataïo dirige une PME du bâtiment, Gaetano Badalamenti vend des fromages de chèvres, Nitto Santapaola est concessionnaire Renault à Catane, etc. S'agissant des affaires, les mafieux ont pleine liberté d'action - dans le cadre du code d'honneur, bien sûr. "Cosa Nostra reconnaît sans réserve la liberté à ses associés de conclure des affaires entre eux ou avec des personnes extérieures. On ne peut obliger un homme d'honneur à acheter ou à vendre à qui que ce soit. La libre concurrence est pleinement admise, à condition de ne pas heurter les intérêts établis d'autres hommes d'honneur et de ne pas travailler dans des secteurs "déshonorants" (usure, prostitution)." (Buscetta).

Homme d'honneur et politique - "Le mafieux en tant que tel n'est pas un politique et ne se passionne pas pour les idées politiques. Il n'a pas de couleur, il choisit en fonction des intérêts du moment. Sa seule idée : la sicilianité" (Buscetta). Seule exception à cet opportunisme : la mafia sicilienne redoute les extrêmes et ne soutient jamais ni les communistes, ni les fascistes.

Homme d'honneur et répression - L'homme d'honneur peut avoir des contacts techniques, limités, à distance, avec des policiers ou des magistrats - pour les corrompre, recueillir du renseignement, ou enfin "arranger" un procès. Aller plus loin dans ce type de contact, c'est la mort assurée. L'homme d'honneur ne doit jamais porter plainte auprès de la justice - sauf, et par souci de sécurité, s'il se fait voler sa voiture. En effet, la police retrouverait aisément les mafieux d'une ville, en recherchant les victimes d'un vol de véhicule ayant négligé de signaler la chose aux autorités... Sinon, "Un homme d'honneur ne met jamais les pieds dans les locaux de la police, sauf s'il est arrêté... Un homme d'honneur ne demande justice à personne, et moins encore à l'Etat. La justice, on doit être capable de se la faire tout seul". (Buscetta).

Pour l'homme d'honneur, l'avocat est sacré. Mafieux ou pas, il est traité avec la même déférence et le même respect que ceux dûs à un homme d'honneur.

Incarcéré, le mafieux ne s'évade jamais, pour ne pas causer de problèmes à sa "famille", ni aux autres hommes d'honneur détenus; "les mafiosi sont des prisonniers modèles; ils observent une discipline de fer" (Buscetta). Moyennant quoi, le "représentant" assiste ses soldats incarcérés, couvre leurs frais en prison, soutient leurs familles, s'ils sont dans la gêne.

L'omertà



"Nun sacciu, nun vidi, nun ceru; e si ceru, dormivu"
(Je ne sais rien, je n'ai rien vu, je n'étais même pas là
- et si j'y étais, je dormais).
Dicton sicilien exprimant l'omertà


Le mot omertà, comme mafia, est d'origine incertaine; mais si l'étymologie du terme est confuse, son sens, lui, est clair. L'omertà est bien plus qu'une injonction à se taire, plus même qu'une loi du silence; c'est une véritable manière de vivre, une culture - l'élément central de la vision mafieuse du monde, pétrie de méfiance et de mystère "l'interprétation des signes, des messages, constitue l'une des principales activités de l'homme d'honneur" (Giovanni Falcone).

Comment l'édifice mafieux tient-il debout ? Par la fragmentation obligatoire, systématique et constante de l'information qui irrigue l'honorable société et ne doit jamais, sous peine de mort immédiate, filtrer hors de la mafia. C'est le fait "qu'aucun homme d'honneur ne connaît toute la vérité des faits de Cosa Nostra" (Buscetta). Ou pour citer encore le juge Falcone "Cosa Nostra est le royaume des discours incomplets".

Qui dit discours, dit langue. Il y a un langage mafieux. A New York, on appelle mobspeak cette façon de s'exprimer, à la fois argot, langage codé et idiome secret. Il s'utilise au téléphone, dans les lieux publics, en présence de non-mafieux. Plus de vingt mots ou métaphores différentes du mobspeak désignent ainsi l'action de tuer. Aux Etats-Unis, mobspeak est en outre d'une extrême brutalité. En juin 2002, Primo Cassarino est interpellé. Ce "soldat", et deux "chefs d'équipe" de la famille Gambino, Peter Gotti et Anthony "Sonny" Ciccone, sont accusés de contrôler le syndicat des dockers de Brooklyn. Lors d'une audience, les procureurs Andrew Genser et Katya Jestin diffusent une écoute téléphonique, ou le mafieux menace ainsi une de ses victimes : "Ecoute bien : quand je donne un ordre, putain, t'obéis. J'en ai rien à foutre que ça te plaise ou pas... Si t'es pas heureux, t'as qu'à le dire : je débarque et je te fous par ta putain de fenêtre..."

La langue mafieuse de Sicile, quant à elle, est plus riche et subtile. "Ces conversations [entre mafieux] ne sont qu'une accumulation de phrases à demi-mot, de sous-entendus, d'allusions, de monosyllabes, de silences éloquents. Un langage trouble et prudent, presque codé, destiné à camoufler des activités illégales, mais ne révélant aucun fait" (Le magistrat Ferdinando Imposimato).

"Les hommes d'honneur sont peu loquaces. Ils parlent par phrases très ramassées, par courtes expressions résumant de longs discours. L'interlocuteur (s'il est perspicace ou lui aussi homme d'honneur) comprend exactement ce que l'on veut dire. Le langage de l'Omertà se fonde sur l'essence des choses. Les hommes d'honneur n'aiment pas les détails"... "Le secret impose de réprimer sa curiosité sur les faits illicites, au sujet desquels il est interdit de poser des questions. Il implique de tenir cachés les réseaux particuliers par lesquels on peut influencer les juges, la police et le monde politique. Cela signifie une mentalité empreinte de discrétion, de silence et de méfiance". (Buscetta).

Le secret a encore une autre fonction : protéger les innocents et les parents des hommes d'honneur. Cosa Nostra ne compte que des hommes d'expérience, souvent d'âge mûr. Les femmes, les épouses, les enfants et la parenté en demeurent exclus, ne doivent pas même comprendre ce que les mafieux se disent entre eux, à la maison.

Exemple concret de "langage d'Omertà", lors du premier maxi-procès de Palerme : parmi les inculpés, Luciano Liggio, chef des Corleonais, observe depuis le début des débats un silence minéral. Un jour, devant plus de 400 mafieux, il jette à un magistrat qui l'interroge "Bernardo Provenzano est toujours dans mon coeur". Puis ne pipe plus mot de tout le procès; il s'abstient notamment de prononcer le nom de Salvatore Riina, alors chef de la "famille" de Corleone. Libres ou détenus, les mafieux ont tous compris le sens de cette brève sentence. Magistrats, policiers et experts se disputent encore aujourd'hui sur ce qu'elle pouvait bien signifier...

Le recrutement

Sans exagération, il est plus aisé d'entrer au Jockey-club que dans la mafia sicilienne. D'abord, les obligations absolues : être sicilien de père et de mère, de sexe masculin et catholique. Ensuite, les interdits formels. Ne sont admis ni :

- les fils de policiers et de magistrats,

- les fils illégitimes, ou de parents divorcés, ou même séparés,

- les fils, ou frères, de femmes "légères",

- les communistes ou fils de militants communistes,

- les homosexuels,

- les fils d'hommes d'honneur tués par la mafia (le voeu de vérité entre hommes d'honneur leur révélerait le nom de l'assassin de leur père, et déclencherait des vendettas sans fin).

L'entrée dans la mafia sicilienne se fait jeune (17 ans, parfois) "par l'observation, de la part des plus vieux, des meilleurs parmi les jeunes. Les mafiosi les plus anciens, amis du père, parents de la mère, suivent les petits, et quelques-uns ressortent du lot" (Buscetta).

Dès l'enfance, l'impétrant a été subtilement imprégné de "valeurs mafieuses". Le jeune "intéressant" est observé, jaugé longuement par les anciens; puis abordé prudemment : on lui parle par allusions, par sous-entendus, par demi-silences : ce mode d'expression typique des mafieux s'appelle "parler l'omertà".

Si les réactions de l'intéressé sont positives, commence alors une longue investigation. "Avant d'admettre quelqu'un, nous effectuons des enquêtes en remontant jusqu'à deux générations en arrière, sur tous les antécédents du candidat, côté hommes et côté femmes" (Buscetta). Durant cet examen de sa famille biologique, le nom de l'impétrant est transmis, pour contre-indications éventuelles (orales bien sûr), aux "représentants" des familles de toute la "province" concernée.

Parmi les motifs de refus :

- s'être disputé avec un homme d'honneur,

- avoir eu une conduite "infamante" (pour un mafieux : avoir porté plainte en justice, avoir dénoncé quelqu'un, etc.)

- être indécis, fourbe, ou affecté d'un autre défaut de caractère,

- moralité incertaine des parents,

- famille biologique ayant subi des torts de la part d'un mafieux.

Si tout est "positif", l'impétrant est invité à adhérer à Cosa Nostra. D'abord, il est averti que la voie est à sens unique : on entre dans l'honorable société par prestation de serment et l'on n'en sort que mort, ou "déposé" (exclu, et en pareil cas, l'espérance de vie est courte...)

Au moment de son initiation, le nouveau se voit édicter le code d'honneur suivant :

- Ne pas courtiser les femmes d'autres hommes d'honneur,

- Ne pas voler, ne pas se livrer au proxénétisme,

- Ne pas tuer d'autres hommes d'honneur, sauf ordre exprès et motivé,

- Ne jamais évoquer Cosa Nostra devant des "civils",

- Ne jamais se présenter soi-même comme homme d'honneur, même à d'autres hommes d'honneur,

- Respecter l'omertà.

Puis le néophyte est soumis au rituel d'initiation. Selon un magistrat de Palerme il "est conduit dans un lieu isolé, en présence de trois "hommes d'honneur"; le plus âgé de ceux-ci lui dit que "cette chose" sert à protéger les faibles et interdire qu'on les vole. Le néophyte se pique un doigt, fait couler son sang sur l'image d'un saint, qu'il tient en mains lorsqu'elle brûle. Le néophyte doit supporter la douleur et jurer : que mon corps brûle comme cette image, si je trahis mon serment. Ceci fait, le nouvel homme d'honneur est présenté aux autres membres de la famille, on lui en explique la hiérarchie et le règlement".

Aux Etats-Unis, le rituel est analogue . En mars 2002, mourait (de crise cardiaque) le mafieux George Fresolone, "soldat" de la famille de Philadelphie. Abandonné par ses frères mafieux durant un séjour en prison, Fresolone accepte de renseigner le FBI dans les années 1989-90; entre autres, il enregistre secrètement sa propre initiation, devant son chef Nicodemo "Lil Nick" Scarfo. Là encore, le doigt piqué au sang, et le serment : que je brûle en enfer, si je trahis mes amis de la famille.

La première épreuve post-initiation est souvent un meurtre : "tout homme d'honneur débutant doit exécuter sans hésiter la victime désignée en signe de soumission et d'obéissance à l'organisation. Les ordres ne sont jamais discutés". (Buscetta). Sont dispensés d'assassinat ces entrepreneurs, fonctionnaires, membres des professions libérales ou ecclésiastiques, formant ensemble "la face insoupçonnée de la mafia".

Enfin, on est souvent mafieux de père en fils. Le repenti Leonardo Messina, par exemple, est un mafieux de la 7ème génération en ligne directe dans la "famille" de San Cataldo, dont son grand-père fut même le "représentant".

Les structures mafieuses


D'abord l'essentiel : Cosa Nostra est bel et bien une organisation. Elle : "est organisée en structures hiérarchiques avec un sommet et un épicentre à Palerme, siège de l'organe de direction de l'association, dénommé "coupole" ou "commission". Contrairement à une idée reçue, la mafia de l'île n'est pas structurée en associations indépendantes et diversifiées, mais constitue bien une organisation qui, même articulée et complexe, n'en a pas moins une unité substantielle" (Acte d'accusation des magistrats au maxi-procès de Palerme, 1986).

Mais l'architecture mafieuse est évolutive, au gré des opportunités économiques et financières, du niveau de la répression et des méthodes de ses chefs (dictatoriale, centralisée, terroriste pour Riina - discrète, plus consensuelle, décentralisée - quasi féodale - pour Provenzano).

Le processus décrit ci-dessous correspond donc aux prises de vues successives du "bâtiment mafia", en constante mutation.

A l'échelle sicilienne

L'île de Sicile est nommée la "région" par les mafieux. L'instance suprême mafieuse est donc la "Commission régionale". L'île est découpée en départements, ou "provinces", dont certaines sont plus mafieuses que d'autres. La "province de Palerme", par exemple, possède sa "commission provinciale". Participent à cette commission, non pas directement des émissaires des "familles", mais ceux d'une instance intermédiaire, le canton, ou mandamento, rassemblant trois borgata (bourgs) contigus. Ainsi, avec 89 familles mafieuses dans la province de Palerme, la commission provinciale doit compter une trentaine de membres.

Traditionnellement, le "représentant" d'un canton à sa commission provinciale n'est ni le chef d'une des trois familles du canton, ni son consigliere, mais un homme d'honneur jouissant de la confiance des directions des trois familles en cause.

La Commission régionale


Sur la suggestion de mafieux italo-américains plus organisés, Cosa Nostra de Sicile a créé en 1957 une première "commission provinciale" de Palerme. Elle est dissoute en 1963, à la suite d'une violente "guerre inter-mafieuse" et reconstituée en 1970 sous l'autorité du triumvirat Gaetano Badalamenti, Luciano Liggio, Stefano Bontate.

De son côté, la commission régionale (ou inter-provinciale) est créée en 1975. A l'origine, c'est une instance collégiale dotée d'un simple secrétaire-coordinateur (lieu et heure des réunions, etc.); le cumul des postes chef de famille-membre d'une commission (provinciale ou régionale) y est alors interdit.

Mais à la fin des années 70, lors d'un véritable bain de sang, les Corleonais - que les mafieux palermitains surnomment avec mépris U Viddanu (les ploucs, les pèquenots) - s'emparent des centres de pouvoir dans la province de Palerme, puis de la commission régionale. Ce sont les années-fric, les années-frime de la mafia : les milliards de l'héroïne inondent la Sicile. Les chefs corleonais, Luciano Liggio, puis Toto Riina, sont pris d'un réel délire d'omnipotence : ils croient pouvoir tout corrompre, tout acheter, tout manipuler - à Rome comme à Palerme. Ou même frapper, par des attentats terroristes, au coeur de l'Etat Italien. Pendant ces presque quinze ans, et jusqu'à sa capture (janvier 1993), Riina dirige d'une main de fer la commission régionale d'où il exerce une véritable dictature sur toute la mafia sicilienne - au mépris de ses traditions les mieux établies.

C'est alors que des policiers baptisent "coupole" cette instance suprême, comme le dôme surmontant une cathédrale. Mais l'image est trompeuse, en dehors des quelques années de domination absolue de Riina sur ladite coupole, et de celle-ci sur toute la mafia. Car le plus souvent, la coupole n'est qu'un organe de coordination et d'arbitrage, disposant des seuls pouvoirs que les familles criminelles - les vraies puissances territoriales - ont bien voulu lui concéder.

Toutes les questions stratégiques pour Cosa Nostra relèvent de la commission régionale. Ses décisions sont sans appel et exécutées à n'importe quel prix, même des décennies après l'ordre initial. La Commission régionale décide aussi du délicat problème des "transferts" (réorganisation des affiliations aux familles mafieuses). Elle valide enfin forcément toute sanction envers un mafieux, partant d'une échelle des peines qui ne compte que deux barreaux :

- Le mafieux est "déposé" (exclu). Il ne peut plus approcher aucun membre de Cosa Nostra, et nul parmi ceux-ci ne peut plus lui parler. Seule solution : l'exil.

- Bien plus fréquemment, le mafieux est condamné à mort et abattu.

La Commission de la mafia italo-américaine

"Les grandes décisions au sein de la Cosa Nostra sont prises par une commission composée des chefs des familles majeures... Entre autres, la commission règle les disputes, régule, facilite et contrôle les relations entre les familles et au sein de celles-ci; la commission approuve aussi le recrutement de nouveaux membres et le choix de nouveaux chefs de familles" (U. S. District Court, Northern District of Illinois, 1997, op. cit.). Ainsi, la commission règle les grands arbitrages territoriaux et financiers; valide le choix de nouveaux "hommes d'honneur" et autorise (ou non) l'assassinat de tout mafieux initié. Dans le langage de Joey the Hitman : "c'est comme un conseil d'administration; ce conseil se réunit en cas d'urgence, pour décider de l'élimination d'un type important, ou régler un litige territorial".

Le FBI de New York croit savoir que la commission (fondée en 1931) s'est réunie au moins une fois récemment, début 2002, pour "ouvrir les livres", c'est à dire autoriser et contrôler le recrutement de nouveaux "soldats" dans les cinq familles mafieuses de la ville.


D'après une définition de X. Raufer

# Online seit Sonntag, 10. April, 2005 um 17:40

Geändert am Montag, 11. April, 2005 um 02:12

La bande des trois canards

La bande des trois canards, brièvement évoquée dans les articles consacrés à Gaëtan Zampa et à Jacky le Mat, a pris le nom du bar qui constituait son quartier général, situé à Paris, 48, rue de la Rochefoucault. Celui-ci était la propriété depuis 1951 d'un des membres du groupe, Marius B. Mais c'est dans le sud, notamment sur la côte d'azur, que la bande des trois canards va faire ses classes. Elle était alors constituée de jeunes truands marseillais, ses principaux membres s'appelant Marius Bertella, Eugène Matrone et Gaëtan Alboreo.

Le métier de racketteur appris et maîtrisé, la bande va migrer sur Paris. Sa période faste va durer dix ans, entre 1955 et 1965. Dix ans durant lesquels ses membres vont racketter les tenanciers d'établissements parisiens, avec une préférence pour les bars et les hôtels, mais aussi pour les types tranquilles, peu aptes à se rebeller. C'est en ce sens que la bandes des trois canards se révélera être une magnifique école du crime organisé. De nombreux truands, et pas des moindres, y sont en effet passé. On citera notamment Jacky le Mat, Gaëtan Zampa, Edgar Zemour, François le Grec, François S, François M(qui aurait également fait partie du gang des tractions avant de Pierrot le Fou), Maurice B, Francis P, Raoul T... .

Les mises à l'amende infligées par les Canards aux récalcitrant sont plutôt violentes. Ceux-ci étaient amenés au QG où ils faisaient l'objet de diverses tortures. Bien que leurs pratiques étaient connues, personne n'osait les inquiéter, si bien que les membres pouvaient traîner en toute impunité dans Montmartre.

En 1966, après moult rackets, la bande va se désintégrer. Certains comme Bertella vont investir dans des haras en Normandie et se faire décorer de médailles agricoles, d'autres vont préférer l'héroïne ou encore les courses.

# Online seit Montag, 04. April, 2005 um 18:58

Geändert am Sonntag, 25. Februar, 2007 um 13:41