Au début du siècle, tout du moins dans l'entre-deux guerre, le Milieu niçois, commun à celui de Menton, est plutôt discret. Il y a bien quelques truands, mais ceux-ci se contentent de gérer leurs affaires en toute discrétion. Toutefois, quelques règlements de comptes viennent parfois plomber l'atmosphère. Ceux-ci ont souvent lieu à l'occasion d'élections. Ainsi, en 1926, Ciccioli, dit « la Besta », truand et agent électoral, descend un de ses adversaires, répondant au nom de Albergucci, place de la Gare. Six ans plus tard, c'est lors de législatives et de cantonales que des affrontements éclatent. L'initiateur de ces événements est Gaëtan Lherbon, baron de Lussats, un homme de main du clan Carbone-Spirito, originaire de Monaco mais implanté à Nice (voir article qui lui est consacré). Ses troupes mettent en effet en coupe réglée la circonscription de Menton et le secteur de Beausoleil. C'est dans ce contexte que Jean Alpozzo, dit « Jeannot », est abattu d'une décharge calibre 12 en pleine tête en sortant d'un bar. Son assassin serait Joseph Gasiglia, patron du bar Le Tunis. Celui-ci est pourtant relaxé en 1936. Jeannot était un ancien boxeur. Il avait fondé le Boxing Club en 1931 puis ouvert un bar, le Paris Palace et deux maisons à Menton et Sospel.
A cette époque, les caïds niçois stappellent Stéfanini, arrivé de cannes en 1931 et patron du bar le Saint-Michel, et surtout Joseph Bottero, dit « Fanfan », considéré comme le véritable patron de Nice. Né en 1902 et ancien chef de bande durant le 1ère Guerre Mondiale, il est soupçonné d'être l'auteur du meurtre d'un policier, mais bénéficie d�un non lieu pour cette affaire. Ses principales activités sont le cambriolage, le proxénétisme (dès l'age de 18 ans) et le trafic de drogue. Le 17 janvier 1930, il est condamné à six mois de prison et cinq ans d'interdiction de séjour pour trafic de stups dans la région cannoise. Une bienveillance de parlementaires lui permet toutefois de séjourner sur Nice. C'est dans cette vile qu'il prélève sa dîme sur les maisons, encaisse les paris et devient agent électoral.
Au débuts des années trente, les marseillais sont bien décidé à venir contrôler la région niçoise. Ceux-ci rackettant les filles de la ville, l'ambiance entre les « envahisseurs » et la pègre locale est des plus tendue. Elle coûtera la vie à Fanfan. Alors qu'il se trouve dans un brasserie, il sort sur le trottoir aux environs de quatre heures du matin où il poursuit une discussion avec trois amis. Erreur fatale. Deux coups de feux retentissent, le caïd niçois s'écroule. Il est mortellement touché.
Durant l'entre-deux guerre, le Milieu s'est régionalisé et beaucoup de truands tentent leur chance dans la capitale. Une hiérarchie est vite apparue entre les différentes régions. En haut de l'échelle de réputation, on trouve, dès 1925, les corses, suivis par les lyonnais et les stéphanois. En bas, les niçois. C'est ainsi qu'un voyou niçois est contraint à cette époque de faire doublement ses preuves. « Aux niçois tout le mal qu'on pense » disait même le dicton. Pendant la deuxième Guerre Mondiale, comme dans n'importe quelle province, certains truands niçois se sont ralliés à la cause allemande. En effet, dès l'invasion de la zone libre en novembre 1942, la Gestapo recrute des auxiliaires dans les grandes villes, dont Marseille, Toulon, Grenoble ... et Nice.
La période de la libération est quant à elle marquée par une montée des attaques à main armées. Les armes pullulent, les balles volent bas. Nice est marqué par quelques coups, mais qui ne sont pas forcément le fait des truands locaux. En effet, les corses sont notamment très présents sur la Côte d'Azur, à l'instar des frères Rossi. La plus fameuse de ces affaires est incontestablement le vol des bijoux de la Bégum. La Bégum, c'est l'épouse du richissime Aga Khan, père spirituel des ismaéliens. Elle se fera délester de ses bijoux le 3 août 1949, alors qu'elle et son mari sont sur la route de l'aéroport de Nice. Une traction avant bloque la route, un homme menace d'une mitraillette, deux autres s'approchent de la voiture et dérobent un coffret rouge. A l'intérieur ? 220 millions de francs en bijoux. Rien que ça. Les participants ne sont pas des niçois (Paul Mondoloni, futur grand caïd corse, était notamment dans le coup). Ceci montre bien que la voyoucratie niçoise ne s'est pas développée autours d'un concept selon lequel les niçois seraient de naissance plus portés globalement à la criminalité, aux magouilles ; mais plutôt autour d'un terrain très fertile. En effet, s'il y a eu le vol des bijoux de la Bégum, c'est parce qu'elle résidait dans le département. C'est ainsi que la Côte d'Azur présente tous les ingrédients de la grande criminalité. Un terrain favorisant également les trafics, notamment le trafic de cigarettes qui, bien que présent avant-guerre (surtout entre la Corse et le continent), à pris son envol à la fin des années 1940.
Ces truands venus d'ailleurs...
Durant la décennie 60, les balles sifflent. Tout commence en 1961 avec le meurtre du juge de paix de Nice, alias Pierre Rossi. Celui-ci fut abattu par deux tireurs alors qu'il jouait aux cartes dans son bar de l'Ancre. L'homme avait de l'autorité sur l'ouest du Var tandis que Jean-Baptiste Giudicelli s'occupait de l'est. Ce dernier ayant été abattu par la police en 1960, le terrain est libre. Problème : les candidats sont nombreux. Les plus véhéments pour occuper les places libres sont les pieds noirs, tout juste arrivés. Ceux-ci vont mettre en difficulté le caïd local Urbain Giaume. Ce dernier, ami des frères Guérini, tient plusieurs établissements près de la place Massena. C'est ainsi que, progressivement, les nouveaux vont racheter divers hôtels et bars avant de mettre la main sur une partie de la prostitution. Dans ce contexte, celui qui va mettre le feu aux poudres se nomme Angelin Bianchini. Né en en 1916 en Corse, dans un village dont son frère est le maire (Giuncheto), il a ouvert à Nice une petite entreprise fabriquant du pastis. Il est également depuis 1959 un des piliers du SAC et trempe un peu dans le proxénétisme. Ambitieux et peu satisfait de ses acquis, il décide de s'agrandir. Pour ce faire, il se lie aux nouveaux venus. Malheureusement pour lui, cela n'est pas du goût de certains truands locaux, qui, dans la nuit du 1er au 2 juin 1964 lui tirent une décharge de chevrotine dans l'omoplate. Le début d'une guerre locale.
D'autres voyous vont avoir moins de chance que Bianchini. Entre le 1er juin et le 17 octobre 1964, 9 hommes sont blessés et 3 sont abattus. Les principales victimes de cette guerre se nomment Benoîtet Michel, des équipiers de Bianchini. On notera également une rafale de balles qui a eut pour cible deux hommes en juillet 1964, avenue Désiré-Niel ; la découverte, une semaine plus tard, de deux hommes dans un ravin, l'un mort, l'autre vivant mais ayant été victime de tortures ; une fusillade sur un taxi ; des balles qui fusent entre deux équipes d'automobilistes ; la blessure par balle d'un ex-lieutenant de Rossi� .
Face à cette vague criminelle, le préfet Maotti intervient et fait appel aux services de l'antigang. Les grands moyens sont employés. Des CRS patrouillent en permanence dans les quartiers chauds et une grande partie des hôtels et bars sont contrôlés, si bien que 19 hôtels et 3 bars de voyous sont contraints de baisser rideau. Le milieu de la prostitution et également la cible de l'administration. En effet, pas moins de 800 PV sont dressés contre des filles. Parmi les figures locales qui font les frais de ce mouvement répressif, on peut citer Angelin Bianchini, qui sera arrêté après une partie de cache-cache d'environ cinq mois. Il sera condamné à 15 mois de prison en 1965. Il sortira en juillet 1966 pour se consacrer à l'anis. Cette action des forces de police a pour mérite de ramener le calme. Pas pour très longtemps. Le 26 avril 1965, le frère d'Angelin Bianchini est abattu sous les balles de deux tueurs qui circulent à scooter. Pour l'anecdote, il s'agit de la première exécution à deux roues en France, une méthode qui deviendra rapidement une tradition sudiste.
Ce remue ménage ne parvint toutefois pas à troubler le caïd local Urbain Giaume, qui a pris la succession Bianchini. Les affaires de celui-ci tournent à merveille. Enfin presque. En 1972, le Whisky Club, établissement lui appartenant, est la proie des flammes. Un acte à priori criminel. En effet, au cours de cette année 72, pas moins de sept cabarets et restaurants niçois seront réduits en cendres. La guerre battra son plein jusqu'en janvier 1973, date à laquelle un truand d'origine turque est abattu de deux coups de fusil à chasse en pleine ville. L'année 1975 marquera la fin du règne Giaume. Il est arrêté pour trafic de stupéfiants. L'homme est en effet accusé d'avoir acheminé aux Etats-Unis plus d'une tonne d'héroïne. La drogue était dissimulée dans des meubles. Giaume sera condamné à 15 ans de réclusion.
Après les corses dans les années 50 et les pieds noirs dans les années 60, Nice est à nouveau, dans les années 70, la proie de truands extérieurs. Ces truands, ou plutôt cette bande de truands, ce sont les fameux Italo-Grenoblois. Une partie du gang, alors en guerre avec la Bande de l'Abbaye, profitent que le territoire niçois soit libre depuis l'arrestation de Giaume et décident de s'y installer, tandis que l'autre partie reste sur Grenoble. Les Italo-Grenoblois présents sur Nice ont alors pour principal leader Michel Luisi. Celui-ci fut impliqué à la fin des années 1970 dans un réseau international de proxénétisme et s'était exilé durant sept ans en Italie. A Nice, les Italo-Grenoblois côtoient notamment Sébastien Bonventre, dit « Bastien », le caïd local, avec qui ils mènent des affaires. Très rapidement, la bande va contrôler bon nombre de bars niçois ainsi qu'une bonne partie de la prostitution. Les Italo-Grenoblois et les membres du Milieu niçois travaillent ensemble avec une entente plutôt correcte jusqu'à ce que des différends apparaissent au début des années 90, époque correspondant à la mort de Bonventre. Ce dernier fut en effet assassiné à Nice, sur la place de l'île de Beauté, le 31 octobre 1989 de 12 balles tirées par deux tueurs en moto. Il avait des relations avec une grande figure du Milieu antibois, qui a été abattue peu de temps avant lui. Bastien était également propriétaire de l'Iguane café, un grand piano-bar situé au centre de Nice dans lequel se retrouvait certaines figures de la pègre locale. D'ailleurs, la tradition voulait que le bar soit tenu par celui qui contrôlait la ville. La mort de Bonventre a provoqué, en septembre et octobre 1992, une impressionnante série d'assassinats de prétendants plus ou moins sérieux à la succession.
Malgré la mort de Bonventre, Luisi, qui a mis la main sur l'Iguane Café et qui aurait été le lieutenant direct de Simon Gavet, chef du S.A.C de la région PACA, ne deviendra pas officiellement le boss unique de Nice dans le sens où il rencontrera toujours quelqu'un avec qui partager le terrain. Un nouvel homme va en effet prendre de l'importance, en la personne de Marcel Diavaloni, dit « le bègue » en raison de sa diction traînante. Celui-ci était notamment connu pour son activité dans l'exploitation de cercles de jeux et dans le trafic de drogue. Il s'était fait connaître en 1983 lorsqu'il fut arrêté en possession de 500 000 faux dollars. Homme de réseau, personnage central du Milieu niçois, il sert à monter les affaires, à solliciter des autorisations auprès des autorités locales mais aussi et surtout à apporter une assistance technique aux équipes de la Brise de Mer. En effet, le Bègue a des relations pour le moins cordiale avec le leader de l'organisation corse, lequel s'appuie sur le niçois pour assurer sa présence sur la Côte d'Azur. Diavaloni est également un proche de Jean R, un fidèle de la Brise qui s'est fait connaître en Corse lors d'une affaire de vol de pièces d'or récupérées sur une épave et était suspecté d'investir des capitaux occultes dans des cercles de jeux parisiens. Preuve des attaches solides que semblent avoir les corses avec la ville de Nice, Gérard, grand truand dont certaines de ses activités l'ont amené jusqu'en Italie, a longtemps reçu une partie de la communauté corse dans son bar Le Gambetta. Gérard tombera en 1988 pour escroquerie en bande organisée et sera également suspecté dans des affaires de tricherie à Monaco.
Nice sur dynamite
A Nice, l'année 1993 restera gravée dans l'histoire du Milieu local. C'est tout d'abord l'année de la mort de Michel Luisi. Agé de 47 ans, le patron de l'Iguane Café fut abattu au volant de sa voiture d'une décharge de fusil de chasse alors qu'il se trouvait dans le quartier du port. Ses agresseurs, dont l'un portait une cagoule, se trouvaient également en voiture. Ils ont tiré à trois reprises avant de disparaître. Leur voiture a été retrouvée dans le quartier. Nous y reviendrons, sa mort va coïncider avec une vague de règlements de compte sur la french riviera qui durera pratiquement 10 ans. Mais 1993 fut aussi l'année ou une série d'attentats secoua la ville. Leurs cibles semblait être les institutions de la justice niçoise, les édifices publics, les bars et les restaurants. Ils vont mettre Nice en émoi sans heureusement faire de victime. Il faut dire que pas moins de onze explosions vont venir perturber le calme azuréen en ce début d'année 93.
Tout commença le 8 Janvier, avec le plasticage du cabinet d'un avocat. Les portes du cabinet de Me Baudoux, avocat très en vue, volent en éclats. Un pain de plastic d'environ 200 grammes avait été placé sous le paillasson. Le lendemain, ce sont deux vidéo-clubs qui sont visés. Le 11 janvier, c'est le palais de justice qui était la cible des malfaiteurs. L'explosion d'une charge de plastic a provoqué d'importants dégâts matériels sans faire de victime. L'attentat a fait voler en éclats la porte monumentale de l'édifice et les vitres des immeubles voisins. L'équivalent de 300 grammes de dynamite. Trois jours plus tard, c'est un incendie qui ravage le Secrétariat général administratif de la police (SGAP). Fort heureusement, ni la cuve de 3.000 litres de mazout remplie la veille ni l'armurerie contenant trois cantines de cartouches et des revolvers ne furent touchées. Sur les lieux, les enquêteurs découvraient un bidon d'essence de 25 litres dont le contenu avait été répandu dans tout le bâtiment. Un travail de professionnel.
Sans tomber dans l'hystérie collective, la population s'inquiète. Pour sa sécurité d'abord. Si aucun mort ou blessé n'est à déplorer, il s'en est fallu de peu. D'autant que le feu d'artifice n'est pas fini. En effet, les 15 et 16 janvier, c'est au tour de la prison de subir la foudre des voyous. C'est à la roquette que les individus ont attaqué. L'engin qui a servi est un missile antichar dont l'impact a creusé dans le mur un cratère de plus de 30 cm de profondeur et de 25 cm de diamètre. Selon toute vraisemblance, les voyous visaient la grille métallique de protection d'un transformateur qui dessert une partie des installations électriques de la prison. Fébrilité ou simple volonté de montrer leur détermination, les hommes de main ont raté leur coup. Un habitant du quartier de la prison raconte la scène : « Jai entendu une énorme explosion, raconte-t-il. Je suis sorti et j'ai vu une voiture devant la prison. Deux motos montées par quatre hommes casqués sont arrivées. La voiture leur a coupé la route. Le choc a été assez violent. L'engin s'est couché mais ses deux occupants se sont relevés. J'ai voulu aider l'un d'entre eux, mais il a braqué un pistolet-mitrailleur sur moi. Un autre a pointé son arme sur le balcon où se trouvait ma famille. Je me suis rapidement écarté. Les quatre hommes sont alors partis sur la même moto... »
C'est à ce moment que les autorités vont décider de prendre des mesures. Le préfet a en effet annoncé l'arrivée d�une compagnie de CRS, d'un renforcement des effectifs de la PJ et d'une « mise en place des gardes statiques autour des principaux bâtiments publics ». Peine perdue. Les renforts de police ne semblent pas intimider ces professionnels de l'explosif. Pour la première fois, ce sont les quartiers populaires qui vont être touché. Celui de Pasteur, à l'est de la ville, s'est réveillé en sursaut le 26 janvier vers 23 h 30. C'est une boulangerie qui est la cible. Le ou les individus ont en effet pénétré dans la boulangerie pour mettre en place le système explosif. Un dispositif très élaboré qui aurait nécessité, selon la police, une heure et demie de travail. Trois bouteilles de gaz ont été placées dans un coin de la pièce, reliées à un cordeau détonant et, pour la mise à feu, plusieurs détonateurs et des explosifs. L'une des bonbonnes n'a cependant pas explosée et a pu être désamorcée par les artificiers. Les malfaiteurs avaient bien étudié leur coup. Pour ne pas être dérangés, ils avaient condamné la porte d'entrée de l'appartement d'un employé de la boulangerie résidant dans l'immeuble en face. « Une longue barre en bois fixée par des rivets des deux côtés du chambranle m'empêchait de sortir », racontait celui-ci au moment des faits. La nuit suivante, d'importants dégâts étaient provoqués dans un snack-bar du quartier de Cessole. L'engin explosif déposé devant l'entrée de l'établissement était recouvert d'une lourde plaque de fonte. La façade située de l'autre côté de la rue fut criblée d'impacts et des vitres ont volé en éclats. Ce fut le dernier acte de cette série infernale.
Qui a bien pu être l'auteur de cette vague d'attentats ? Pour quel mobile ? S'agit-il d'enjeux mafieux, d'actes d'intimidation en vue de racket, de la montée d'une violence organisée dans le cadre d'une ville à prendre et particulièrement visée par le FN ? A l'époque, toutes les pistes étaient envisagées. Les réponses, bien que partielles, ne tarderont pas à arriver. Le 7 Mars 1993, un vaste coup de filet est déclenché par la police judiciaire et l'antigang de Nice. Celui-ci a permis l'interpellation de 21 personnes, toutes placées en garde à vue. Quinze d'entre elles sont soupçonnées d'avoir participé en janvier dernier à la vague d'attentats commis dans la capitale azuréenne, ainsi qu'à six règlements de compte. Le chef présumé du gang serait un certain Jean-Claude, trente-six ans au moment des faits, surnommé « le Fou », avec pour lieutenants Michel B, trente-quatre ans, et Pascal P, vingt ans. A leurs domiciles, les policiers ont saisi un lot de munitions, des armes, des cagoules et même des roquettes.
Jean-Claude sera mis en examen dans cette affaire mais sera relâché assez rapidement. L'homme, respecté à Nice et craint selon certains par la police, s'est fait connaître du public en s'évadant en juin 1989 de la prison de Bois-d'Arcy et était connu des services de police pour vols avec violences, braquage, proxénétisme aggravé et trafic de stupéfiants. Il est également suspecté de plusieurs meurtres commis à la fin de 1992, meurtres ayant pour probable motif la succession de Sébastien Bonventre. Jean-Claude était en effet fortement soupçonné de vouloir devenir le numéro un des jeux clandestins sur la Côte d'Azur. On citera les meurtres de Jean-Michel S, le 2 septembre 1992, abattu à 28 ans au Cros-de-Cagnes ; de Salah A, le 5 octobre 1992, abattu à 24 ans au Cap d'Antibes ; de Michel B, le 15 octobre 1992, abattu à 42 ans à Nice, de Jean-Jacques F, 30 ans, retrouvé carbonisé le même jour dans le coffre de sa voiture à l'aéroport de Nice et de Joseph F, le 27 octobre 1992, abattu à 39 ans à Nice. On notera qu'à l'époque de ces meurtres, Jean-Claude ne fréquente plus l'Iguane Café comme il en avait l'habitude à la fin des années 1980. Il sera finalement abattu le 16 Juillet 1997 à Nice par deux hommes à moto. Arrêté à un feu rouge, son corps est criblé de balles 9mm.
Pour en revenir aux attentats, il semblerait au final qu'ils aient été l'oeuvre de truands voulant, en défiant ainsi la police (incendie de son garage), la justice (dynamitage du Palais de Justice, roquettes tirées sur la prison), en démontrant leur force et leur impunité (plasticage sauvage de commerces), s'assurer la prédominance sur le Milieu local en deuil de la disparition, quelques mois plus tôt, de son « Parrain » Sébastien Bonventre. C'est du moins ce qui est ressorti du procès relatif à ces attentats, qui s'est déroulé en juin 1998. Un procès qui s'est déroulé en la présence du seul rescapé mêlé à cette affaire, les principaux accusés ayant eu la fâcheuse idée de mourir prématurément de mort violente. Le rescapé, c'est Jean, un armurier en liquidation judiciaire au moment du procès, soupçonné d'avoir fourni le matériel aux auteurs des plasticages. Jean avait déjà été impliqué dans un trafic de cartes bancaires piratées et n'a jamais caché ses sympathies pour l'extrême droite.
La chute des figures locales
Outre ces attentats, la capitale azuréenne a vécu, durant toute la décennie 1990 au rythme des règlements de compte. Ceux succédant la mort de Bonventre, à la fin de l'année 1992, que nous avons évoqué précédemment. Mais bien d'autres également. Le 8 octobre 1993, ce sont deux corps démembrés qui sont retrouvés dans des casiers de la gare de Nice. Ils appartiennent à des individus liés au trafic de stupéfiants. Un trafic vraisemblablement responsable de la mort de deux jeunes truand le 5 novembre de la même année. Le 9 juin 1994, c'est au tour de Georges M. Abattu d'une décharge de chevrotine, il venait de purger une peine de 11 ans de prison pour le meurtre de deux voyous en 1979. Le 28 décembre 1994, un pilier du Milieu niçois mord la poussière : Richard U, une quarantaine d'années, connu pour vol à main armée, est abattu par trois hommes masqués à la sortie d'une discothèque. On notera que l'année 1994 a également été marquée par un attentat à l'explosif contre la pizzeria le Colosseo, faisant trois blessés au centre de Nice.
Le 22 mars 1995, c'est une autre figure du milieu niçois qui tombe. Jean-Paul C est tué par deux hommes en moto alors qu'il se trouve au volant d'une Mercedes prêtée par un ami d'extrême droite, de sept balles de 11,43. Jean-Paul était un proche de Michel Luisi et de Richard U et était connu pour des affaires de proxénétisme. Il était également suspecté de faire partie de la bande à Jean-Claude (dit "le fou") avec laquelle il aurait participé à la série d'attentats de janvier 93 même si, faute de preuves, il fut mis hors cause pour cette affaire. Gérant de bar, il était également très proche d'un parti d'extrême droite, pour lequel il était colleur d'affiches. La semaine suivante, c'est Jean-Robert, dit « Bob », qui échappe de peu à la mort. Considéré comme une tête de pont des Italo-Grenoblois sur la Côte, il est blessé par balles à l'abdomen et au bras par un tandem à moto à Saint-Laurent-du-Var. L'homme était très proche de Michel Luisi, avec lequel il fut arrêté en mai 1977 et condamné à quatre ans de prison pour proxénétisme. Suite à cette tentative d'assassinat, Bob se retire en Espagne mais, recherché en France pour trafic international de cannabis et escroquerie aux cartes bancaires, il sera extradé en novembre 1999. Trois jours plus tard, le 4 Avril, un homme de 36 ans, inconnu des services de police, est abattu dans la capitale azuréenne. Porteur d'un gilet pare-balle, d'un couteau à cran d'arrêt et d'une arme de poing, il est touché à la tête par deux balles de 9mm tirées par un tandem à moto. Il était accompagné d'un homme connu pour divers trafics. Ce dernier ne fut que légèrement blessé.
Le 8 juin 1995, Pascal P, 23 ans, proche des Italo-Grenoblois, vraisemblablement homme de main de michel Luisi et faisant partie de la bande à Jean-Claude dit "le fou" est touché aux jambes par trois balles de 11.43 tirées par des tueurs en voiture à Nice. Quelques mois plus tard, il perdra la vie dans un accident de moto. Le 19 juin de la même année, deux membres du milieu gitan sont arrêtés. Ils sont suspectés d'être les auteurs de la tentative de meurtre de Jean-Pierre S sur le parking d'un centre commercial de Nice. Le mobile ? Probablement lié à un trafic de drogue ou de voitures volées. Le 30 janvier 1996, c'est le haut lieu de la pègre locale qui échappe de peu à un plasticage. En effet, des explosifs sont retrouvés contre l'Iguane Café, alors tenu par la soeur de Michel Luisi. Respectée dans la région, son établissement n'était visiblement la cible d'aucun racket. Des sources prétendent que la tentative aurait été l'oeuvre de jeunes mécontents que l'accès à cet établissement select leur ai été refusé. Un autre membre de la bande à Jean-Claude et habitué de l'Iguane tombe le 11 mai 1996, en la personne de Michel B, abattu à l'age de 35 ans dans un parking à proximité de la faculté de lettres niçoise. Il fut touché par deux décharges de chevrotines et de 6 balles de 11.43. Impliqué dans les attentats de janvier 93, il était également suspecté d'être lié à des affaires de racket et de machines à sous. Michel sera rejoint le 10 janvier 1997 par son ami Régis, lui aussi proche de Jean Claude dit "Le Fou". D'origine lilloise, patron d'un restaurant à Saint-Tropez, Régis fut retrouvé mort dans sa voiture, atteint par dix balles de 9mm dans le garage de sa résidence. Fréquentant l'Iguane Café, il semblait évoluer dans le sillage de Bastien Bonventre et aurait été mêlé avec le Bègue (Marcel Diavaloni, présumé successeur de Bonventre) dans un trafic de stupéfiants. Il était connu des services de Police pour extorsion de fonds, coup mortel et trafic de drogue. Deux jours plus tôt, c'est son ami restaurateur Michel M qui était abattu par 17 balles de 9mm à l'intérieur de sa villa niçoise. L'homme, proche de la bande à Jean-Claude, fréquentait l'Iguane. Il avait déjà été appréhendé pour port d'arme illicite et tentative d'extorsion de fond. 1997 est également l'année des assassinats à Nice de Louis E (trafiquant d'héroïne), Patrick F (impliqué dans un vol de tableaux) et de Sauveur C(ex-lieutenant de Gaétan Zampa, lié à des affaires de stupéfiants, de fausses monnaies et de proxénetisme). Tous trois étaient membres du Milieu Niçois. Enfin, le 23 octobre 1997, Noël Fratoni, 50 ans, est abattu dans le garage de sa résidence à Nice. Cette élimination n'avait pas manqué de surprendre les policiers, étant donné le caractère apparemment discret de la victime. Noël Fratoni était le fils de Jean-Dominique Fratoni, dit « Jean-Do », l'ancien empereur des jeux de la Côte-d'Azur, décédé en août 1994 d'un cancer à l'âge de 71 ans après avoir fuit la France où il devait répondre de plusieurs inculpations. Il aurait en effet été soupçonné de blanchir de l'argent sale. Jean-Do sera rejoint par un de ses proches le 6 juin 2000, date à laquelle Camille P est mortellement blessé. Camille était connu pour association de malfaiteurs et avait séjourné en Espagne.
Le 18 décembre 1998, c'est le « Parrain » local Marcel Diavaloni qui est abattu à l'age de 55 ans dans le parking situé en sous-sol de sa résidence, près du port de Nice. Armé, celui-ci avait riposté mais n'a pu sauvé sa vie. Son assassinat précède de peu celui de son bras droit Jean-louis G, retrouvé criblé de balles 9, 11.43 et 12 mm dans son 4X4 dans la région niçoise. Connu pour des histoires de fausses monnaies et de braquage, il était suspecté d'être l'assassin du défunt Sébastien Bonventre. Agé de 47 ans, il se disait rangé des affaires et s'occupait officiellement de ses oliviers ainsi que de quelques chèvres. Au moment du meurtre, il regagnait au petit jour sa villa de Colomers, où il vivait avec sa compagne et son fils. Au moment des faits, ces deux exécutions mettaient dans l'embarras les policiers niçois qui hésitaient entre deux pistes : celle d'une bande de jeunes loups désireux de s'emparer des affaires locales ou au contraire celle de truands extérieurs au département souhaitant annexer le terrain niçois. Le 2 juin 2000, un proche de Diavaloni et Jean-Louis G est assassiné de 13 balles de 11.43 à proximité de sa résidence niçoise. Il s'agit de Roger G.
Le Milieu d'aujourd'hui
Aujourd'hui, Nice ne semble pas être contrôlé par un « parrain ». Certains prétendent que le successeur de Diavaloni est actuellement en prison, et ce pour quelques années encore. Toutefois, la Côte d'Azur serait selon certaines sources occupée par la Dranghetta calabraise. Toute une famille de mafieux calabrais serait en effet installée dans la région depuis très longtemps. Ce qui serait implanté depuis moins de temps, ce sont les groupes mafieux venus de l'est. De Russie plus précisément. Il faut dire que la région est plutôt attractive. Elle se révèle être une parfaite zone de blanchiment. L'immobilier étant cher, il est très facile de monter des opérations très rentables permettant à l'occasion blanchir de grosses sommes. C'est ainsi que la mafia se développerait sous la forme de réseaux d'influence incluant aussi bien des personnalités du grand banditisme que des affairistes, des fonctionnaires ou des élus politiques. En effet, si l'on en croit le juge Murciano, l'acquisition d'un terrain, l'obtention de droits à bâtir et la réalisation de promotions immobilières permettant d'engranger des bénéfices énormes demande la participation de personnes différentes selon les stades : hommes de main, hommes d'affaires, banquiers, fonctionnaires chargés d'instruire et de contrôler les dossiers d'urbanisme, policiers, élus. Il faut dire que les liens entre le Milieu et la politique ont souvent été révélés dans l'histoire de la Côte, notamment au temps où Urbain Giaume régnait sur la ville avec ses troupes. Il aurait été très proche du politicien Jean M, au point de visiblement lui prêter ses hommes pour le collage d'affiches lors des périodes électorales. Aujourd'hui, selon Roger-Louis Bianchini, il se serait établi une relation liant trois acteurs : les hommes politiques, les grands voyous ou les hommes de la mafia réfugiés dans la région et les affairistes. Il prétend même que « l'on est passé des liaisons dangereuses d'une association sur la base de services réciproques des hommes politiques qui comptent dans la région et du grand banditisme à un véritable partenariat. »
PHOTO: Jean-Claude
NB : Roger-Louis Bianchini, journaliste à « l'Express », est l'auteur de « Mafia, argent et politique » (éditions du Seuil, 1995). Vous pouvez retrouver une de ses interview.
Je vous invite également à visiter le site du DRMCC sur lequel se trouve un travail très intéressant de Stéphane Quéré sur les règlements de comptes dans le Grand Sud.
L'affaire de l'OGC Nice --->Click ICI


