Né en 1920 en Haute-Corse, Bati a commencé sa carrière comme marin. Intelligent, épaules larges, le jeune homme est un débrouillard. Agé de 25 ans, il fait parler de lui pour la première fois. Il est en effet suspecté dans une affaire de meurtre à Bastia. Il s'en tirera sans dommage. Il commencera réellement sa carrière grâce à l'appui d'un des organisateurs majeurs de la French Connection, à savoir l'Aga Khan. Bati est alors, en compagnie d'un certain Paul Mondoloni, Corse lui aussi, le lieutenant du trafiquant. Au début des années 1950, ce dernier enverra ses deux subordonnés au Mexique afin de superviser le trafic d'héroïne. Ils y rejoignent un des correspondants de la filière, Antoine d'Agostino. Un voyage très formateur. Les deux jeunes loups y apprennent les secrets des valises à double fond et autres malles truquées.
Affranchis des ficelles du métier, Bati et son compère, de retour en France, décident de mettre en pratique leurs acquis en faisant une traversée de l'Atlantique avec le plein de marchandise. Tout ne se passe pas comme prévu et ils sont arrêtés au Texas. En 1953, après quelques mois en prison, les inséparables sont expulsés des USA vers le Mexique. Là bas, les deux hommes retournent au charbon avec leur compère d'Agostino. Les affaires tournent à plein régime. Mais en 1955, Agostino est arrêté. La répression mexicaine se fait très pesante, ce qui incite Bati et Mondoloni à quitter le pays. Après avoir navigué ici et là, ils retrouvent leur mentor, l'Aga Khan, au Canada.
Montréal. Bati et Paul y font de nouvelles rencontres. Ils ajoutent en effet sur leur carnet d'adresse les noms de Lucien Rivard et des frères Cotroni, les caïds de la ville. Ils y font également la connaissance d'un représentant de commerce de la société Ricard. Ce dernier, qui a alors pour supérieur un futur homme politique très connu aujourd'hui, a investi dans les boîtes de nuit et le trafic de minerais. Il est également soupçonné de faire dans la came.
Se sentant suspectés au Canada, en véritables voyageurs, Bati et Mondoloni décident de s'envoler vers La Havane. Là bas, la mafia américaine, avec l'appui du chef d'état local, règne en maître. Les « vedettes » locales se nomment alors Lucky Luciano, Santo Trafficante Jr ou encore Mayer Lansky. En ami de Luciano, les deux corses y sont les bienvenus. Avec l'Aga Khan, ils prennent des parts dans des boîtes de nuits et touchent des commissions sur les machines à sous de la ville. On raconte même que Bati a joué le rôle de conseiller de Batista, le président cubain. Il serait également devenu très proche de l'épouse de l'homme politique.
A Cuba, Bati et son compère reçoivent régulièrement la visite de deux trafiquants marseillais, probablement pour organiser des livraisons d'héroïne vers les USA. Les soupçons se font de plus en plus pressant sur les corses, au point de gêner le Président Batista, soumis à de fortes pressions internationales. Ce dernier ne peut se permettre de protéger ses amis français contre vents et marrées, si bien que, en 1956, Bati et L'Aga Khan sont arrêtés par la police cubaine. Quelques jours après leur arrestation, ils sont expulsés vers la France. Si L'Aga Khan est condamné pour une affaire de came, Bati est remis en liberté dès son arrivée sur le sol français. Il peut donc reprendre ses activités. En France cette fois-ci.
Paris. Fin des années 1950. Fort d�une certaine réputation, Bati est l'objet d'une étroite surveillance de la part des flics. Ceux-ci prétendent l'avoir observé dans la capitale en compagnie du gangster canadien Giuseppe Cotroni. Suite à cette observation, il fut même interpellé à Orly en compagnie d'un de ces proches, puis relâché sur caution. A cette époque, Bati a pour associés les dénommés Mondoloni, Cotroni, Albertini, Nicoli, Mari ainsi que l'Aga Khan et le fameux représentant de la société de boissons à l'anis. Certaines sources évoquent également le Grand Marcel F. et d'autres encore. Un tour de table impressionnant. Tous sont suspectés de faire dans la came. A très grande échelle. Il revendraient aux familles mafieuses américaines et au Canada. Nous serions là au sein d'une des plus grandes filières de la French Connection.
Suspectés, Bati et ses amis le sont. Inquiétés, ils le sont plus rarement. Fautes d'éléments à charge. Ce sont des voyageurs. Quand ils se sentent menacé, ils n'hésitent pas à bouger. Partout dans le monde. Ce sont également des maîtres au jeu des fausses identités. Au delà de leur débrouillardise, ils peuvent aussi compter sur les défaillances du système judiciaire pour s'en sortir à moindre frais. De la prison, certains en font. Bati notamment. Il passe quelques mois derrières les barreaux en 1963-1964.
A cette époque, Bati est un honorable et prospère commerçant. Un notable même, tiré à quatre épingles, patron d'établissements, propriétaire de luxueux appartements et villas, coutumiers de croisières sur de splendides yatchs. Il mène la grande vie. Ses aventures aux quatre coins du monde lui ont permis de se créer une véritable fortune. Malheureusement pour lui, tout a une fin...
L'année 1973 vient de commencer. 19h00. Bati sort d'un bar et monte dans une voiture conduite par celui qui lui a mis le pied à l'étrier, à savoir l'Aga Khan. Au même moment, le propriétaire du bar, qui n'est autre que Joseph Mari, prend lui aussi sa voiture. La Renault 10 de Bati et la Peugeot 504 de Mari vont connaître le même sort. Toutes deux sont arrêtées par les policiers. Le coup de filet est réussi. Les trois hommes sont interpellés. La raison de cette interpellation ? ils sont suspectés d'avoir établi un vaste trafic d'héroïne entre la France et les USA. De source policière, ils auraient introduit environ une tonne de came sur le sol américain en à peine deux ans. La drogue aurait été cachée dans des bateaux et dans des voitures de façon à être acheminée en petits paquets par l'intermédiaire de passeurs. Les gains étaient énormes. Chance, laxisme des autorités et liberté de mouvement ont été les principaux facteurs clé de succès de ce business.
Cette arrestation est le fruit d'une très longue enquête (près de deux ans) sur cette filière. En effet, depuis les années 1960, des moyens importants ont été mis en oeuvre pour lutter de manière plus efficace contre la French Connection. L'arsenal répressif a en effet été renforcé de façon spectaculaire, notamment suite à la pression des américains pour lutter contre un fléau qui faisait des ravages au sein de la jeunesse du pays.
Le procès s'ouvre en 1974. Bati ne plaide pas coupable. Il évoque « une machination contre lui », prétend être un aventurier, mais assure ne pas tremper dans la drogue. Malheureusement pour lui, nombreux de ses anciens complices témoignent contre lui. Malgré tous les arguments qu'il avance pour tenter d'expliquer l'origine de sa fortune (jeux, revenus des machines à sous et de ses établissements�), que certains considèrent comme l'une des plus importantes détenues par les vétérans de la French Connection, Bati peine à convaincre le tribunal. Difficile d'expliquer l'acquisition de trois bateaux, de trois voitures haut de gamme, les visites dans les luxueux hôtels, les investissements dans la pierre et tutti quanti.
Au final, les éléments à charge contre Bati ne sont pas si nombreux. Ils reposent essentiellement sur une fortune colossale que certains jugent douteuse et sur des témoignages pas forcément synonymes de vérités. Malgré tout, Bati sera condamné à dix-huit ans de prison. Une très grande figure vient de tomber. Le plus grand trafic international de drogue a un genou à terre.