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Trafic de stupéfiants : Des Parrains de la French Connection aux caïds des banlieues

Trafic de stupéfiants : Des Parrains de la French Connection aux caïds des banlieues
Dérivé di-acétylé de la morphine, l'héroïne a été synthétisée en 1874 par le chimiste allemand Dreiser. A partir de 1898, l'héroïne (qui doit son nom au fait qu'elle ait été considérée comme une substance extraordinaire au moment de sa découverte) est utilisée comme médicament pour ses propriétés analgésiques principalement dans les cas de tuberculoses incurables. C'est cet usage qui a fait d'abord la renommée de l'héroïne, mais on découvrira par la suite qu'elle permet aussi la désintoxication apparente des morphinomanes. En fait, une intoxication en remplace une autre et les morphinomanes deviennent rapidement des héroïnomanes endurcis, et l'héroïne supplante rapidement la morphine et la cocaïne. La première tentative de contrôle globale de la distribution de l'héroïne date de 1914 au Etats-Unis avec la loi Harrison sur les narcotiques. Il faut attendre 1925 pour voir les États-Unis d'Amérique interdire la fabrication, le trafic et la consommation d'héroïne. En 1931 plusieurs pays suivent cet exemple avec la signature de la convention sur les stupéfiants. En 1968, aux États-Unis, on estimait à 68 000 le nombre d'héroïnomanes.

L'héroïne ou chlorhydrate de diacétylmorphine est un alcaloïde de demi-synthèse obtenu à partir de la morphine par chauffage à reflux avec de l'anhydride acétique en milieu sulfurique. La fabrication illicite de ce produit est relativement facile et demande peu de matériel et uniquement quelques produits de base. Flacons, ballons, cuvettes, mixer, et pompe à vide sont les principaux ustensiles nécessaire. En ce qui concerne les produits chimiques, seul l'anhydride acétique, dont le commerce est surveillé, pose certains problèmes d'approvisionnement aux trafiquants. Les autres produits, acétone, acide sulfurique, ammoniaque et noir animal sont relativement faciles à se procurer. Faciles à installer, les laboratoires clandestins ne restent généralement en activité que peu de temps, et sont ensuite mis en sommeil pour quelque temps ou tout simplement déménagés.

L'héroïne était produite, jusqu'en 1970 environ, dans la région marseillaise et en Italie, où aboutissait la morphine base en provenance du Liban, de Syrie et d'autres pays du Moyen-Orient. Une fois transformée, la drogue était acheminée vers les États-Unis, soit à partir de la France, soit à partir de l'Italie et surtout de la Sicile ; une très faible quantité d'héroïne était consommée sur place, en France ou en Italie. Depuis 1970, une part croissante de la production clandestine d'héroïne est écoulée en Europe, où le nombre des intoxiqués a généralement quintuplé. Aux États-Unis, on estime le nombre global des héroïnomanes voisin de 300 000 individus, la plupart de sexe masculin.

Le travail acharné de nombreux policiers français ou étrangers, et une collaboration très étroite avec la DRUG ENFORCEMENT ADMINISTRATION (DEA) des États-Unis permettait de démanteler les réseaux français. L'héroïne la plus pure du monde, "la marseillaise", disparaissait alors du marché clandestin. En effet, Pendant de nombreuses années, la France a eu le (triste) privilège de posséder les meilleurs chimistes qui pouvaient fabriquer une héroïne excessivement pure dépassant largement les 90 % de pureté. Ces chimistes faisaient alors partie de ces réseaux français de trafiquants internationaux qu'on appelait la filière française ou French Connection (voir les articles consacrés à Joseph Césari et à la French Connection).

Etait-ce à dire que le problème des drogues en France était terminé ? Certes non, car ce eut été sans compter avec l'acharnement des trafiquants de tous poils et de tous horizons. Effectivement, dès la fin de l'année 1974, le premier "passeur" chinois était interpellé à l'aéroport de Paris, porteur de quelques kilogrammes d'une autre qualité d'héroïne, l'héroïne n° 3 ou "brown sugar". La filière asiatique était née. Elle n'a cessé de croître depuis des années, malgré des coups de filets remarquables réalisés tant en France qu'en Asie, aux Pays-Bas et en Allemagne. Cette filière chinoise est arrivée à ce moment là presque seule sur le marché laissé libre par une French Connection disparue.

Aujourd'hui, le trafic d'héroïne n'est plus l'activité phare du Milieu. Cela ne veut pas dire que le trafic de stupéfiant à disparu du sol français. La cocaïne et le cannabis ont simplement supplanté l'héroïne. On parle même depuis quelque temps d'une résurgence des réseaux dits internationaux implantés sur notre territoire. M. Gérard Peuch, commissaire divisionnaire, chef de la brigade des stupéfiants à la direction de la police judiciaire de la préfecture de police, a ainsi expliqué à la commission d'enquête qu'il était possible de distinguer quatre types de réseaux sur Paris, parmi lesquels il a cité, en premier lieu, les réseaux dits internationaux, « essentiellement à structure mafieuse, qui sont redoutables, puissants et riches et qui ont des ramifications dans toute l'Europe. C'est le prototype des cartels de Medelin, c'est-à-dire des réseaux colombiens, boliviens et péruviens. Il faut savoir qu'à l'heure actuelle ces réseaux font une offensive énorme sur la France, nous en avons des exemples tous les jours. Je vous rappelle qu'au mois de novembre dernier [2004], nous avons, à notre grand étonnement, démantelé un laboratoire de fabrication de cocaïne en plein Paris, dans le 13e arrondissement. Depuis la French Connection des années 70, cela ne nous était pas encore arrivé. Je ne vous cache pas que, dans un certain sens, nous étions très fiers de notre victoire mais je vous avoue aussi que, depuis, je me pose énormément de questions. Certes, nous en avons trouvé un, mais était-ce le seul ? »

De même, M. Bernard Petit, chef de l'OCRTIS, a expliqué à la commission d'enquête que le trafic de cocaïne faisait aujourd'hui en France l'objet d'un intérêt particulier de la part de puissantes organisations criminelles appartenant au grand banditisme français : « Nous avons, ça et là, des enquêtes qui démontrent très clairement que des gens qui appartiennent au grand banditisme et qui ont donc des activités traditionnelles dans le monde de la criminalité (proxénétisme, jeu clandestin, contrefaçon de documents, trafics de voitures, etc.) sont hautement intéressés par le trafic de cocaïne dans notre pays et investissent des sommes importantes pour importer de grands lots de cocaïne qu'ils revendent en France et dans les pays étrangers (...) on parle de centaines de kilo et même de tonnes et non pas de petites importations de 400 ou 500 grammes aux aéroports. Nous en sommes à ce stade et nous avons en face de nous des organisations criminelles qui sont les nôtres : celles du banditisme français ».

Ainsi, le marché est aujourd'hui très porteur et son économie pérenne, car ayant réussi à satisfaire la demande par l'offre. Les évolutions de ce marché se situent en fait au niveau des envies des consommateurs. La cocaïne autrefois réservée aux élites tombe en pluie continue sur la capitale grâce à des prix toujours plus attractifs. De 150 euros au début des années 90, un gramme de coke se trouve aujourd'hui pour 30 euros. Les nez poudrés ne sont plus uniquement les privilégiés aux billets plus verts que les chewing gum Hollywood. Mais le changement des produits a entraîné une restructuration de l'industrie de la drogue. Celle-ci provient à présent d'Amérique du Sud ou d'Europe de l'est et arrive en France par l'Espagne ou les Pays-bas. Les gros bonnets opèrent depuis l'Espagne, pays qui présente essentiellement 2 avantages, géographique et juridique. Géographique pour son ouverture à la façade atlantique, tournée vers l'Amérique du Sud et le Maroc. Juridique car les truands savent qu'il vaut mieux prendre huit de prison en Espagne pour trafic que trente ans en France.

D'autres part, de nouvelles techniques, maintenant éprouvées, sont apparues ses dernière années. Parmi celles-ci, le « go fast » est particulièrement utilisé par les trafiquants de la capitale : généralement quatre berlines de luxe se rendent à l'étranger (l'Espagne pour le cannabis et la cocaïne, la Hollande pour l'ecstasy et l'héroïne) en file indienne ou presque tout au long du trajet. Au retour, alors que le convoi file à très haute vitesse, la première et la dernière voitures sont vides, elles servent de leurres pour les véhicules du milieu dont les coffres sont pleins à craquer de plusieurs centaines de kilos embarqués. Pratiquement impossible pour la police de stopper le convoi : appuyer à fond sur l'accélérateur de la Ford Mondeo réglementaire ne mène rarement bien loin. Certes l'entreprise est assez risquée, car si prise il y a, les pertes engendrées s'avèrent très importantes mais c'est un risque auxquels beaucoup n'hésitent pas à s'exposer. Une fois dans les cités, la drogue est revendue en quelques jours, permettant aux vendeurs de reconstituer leur trésorerie en un temps record. Bonus :1500 euros par kilo de cannabis. De quoi nourrir les appétits, les premiers règlements de comptes sont là pour en témoigner. «Ces bandes sont organisées de manière souple », raconte un magistrat en poste en région parisienne. « Elles ont intégré tous les principes de l'économie de marché, mais aussi ceux de la guerre moderne, ce qui rend beaucoup trop dangereuses les tentatives d'infiltration. »

Ainsi, le trafic des années 2000 est avant tout celui des banlieues où une économie souterraine et florissante qui, par un classique système de circulation-redistribution, fait vivre beaucoup de monde. Les trafiquants des cités remplacent désormais les parrains de la French Connection. Les petits dealers se mettrent à leur compte et partent régulièrement en Espagne et en Hollande pour s'approvisionner en cocaïne et cannabis. Les policiers éprouvent les plus grandes difficultés du monde pour infiltrer ces réseaux de petits caïds tant l'omerta règne en maître dans les cités. L'un des policiers de la brigade des stups de Marseille avoue : « Nous ne saisissons probablement que 10% des stupéfiants qui circulent sur le marché. Nous vidons une piscine avec une petite cuillère ».

Même si nous l'avons peu évoquer, le cannabis pèse de tout son poids sur le marché de la drogue. Avec près de 6 millions de consommateurs en France, le cannabis est de loin la drogue la plus « populaire ». Le seul département des Hauts-de-Seine absorberait chaque semaine à lui tout seul 1 tonne de cannabis (3 t. Pour toute l'Ile-de-France). « Ce pactole a favorisé l'émergence d'une mafia à la française, avec ses territoires protégés et ses familles, qui sont le plus souvent la cellule de base du trafic», commente un magistrat. La manne est, par ailleurs, inépuisable, la production de cannabis ne cessant d'augmenter au Maroc, principal fournisseur, avec plus de 100000 ha officiellement cultivés près du double en réalité, avec deux ou trois récoltes par an.

Mais le trafic de stups a également garder son attrait aux yeux des anciennes gloires du Milieu. Il n'est pas rare de voir des figures du trafic d'héroïne d'hier tomber aujourd'hui pour trafic de cocaïne ou de cannabis. Ce fut le cas notamment du Dr André Bousquet, qui fut pédiatre de 1973 à 1978, chimiste de la "French sicilian connection" en 1980, bénéficiaire en 2001 d'une libération conditionnelle après plus de 20 ans de prison, qui a rechuté, à 58 ans, impliqué à nouveau dans un trafic international de cocaïne démantelé à Marseille à la fin de l'année 2003. Il s'agissait d'un vaste trafic entre la Colombie et la France, via les Antilles. Surpris en 1980 en train de raffiner de la morphine base dans un laboratoire clandestin en Sicile aux côtés d'un chef de la mafia Gerlando Alberti, il avait été condamné à 16 ans de réclusion criminelle en 1984 par la cour d'appel de Palerme. La cour d'appel d'Aix-en-Provence lui avait déjà en 1983 infligé 18 ans de prison pour des faits similaires. Après plus de vingt ans passés en prison, Bousquet, qui était libérable en 2008, avait obtenu une libération conditionnelle en juin 2001, affirmant vouloir mener une vie de famille tranquille et ayant bénéficié d'une promesse d'embauche d'une société informatique. En compagnie du Docteur est également tombé William Perrin, 73 ans, gros bonnet de la French, qui s'était illustré dans les années 1970 aux côtés des plus grands trafiquants d'héroïne. Mis en examen à Marseille et écroué, William Perrin, déjà condamné à 18 ans de prison en 1992, était un spécialiste du transport de l'héroïne par des voiliers de plaisance qui naviguaient entre la Thaïlande et les Antilles. Il avait été accusé d'avoir écoulé 260 kilos d'héroïne sur le marché américain et quelque 30 kilos sur le marché français. Ce fut le cas également de Laurent Fiocconi, proche de Francis Le Belge, qui fut interpellé avec un de ses lieutenants présumés en Balagne en Haute-Corse où il était revenu après plusieurs années passées en Amérique latine. Il aurait formé un réseau d'importation de cocaïne dont 323 kilogrammes ont été saisis à Nice au début des années 2000. La drogue, produite en Colombie, était embarquée en Equateur dans un conteneur censé transporter de la vaisselle. Après plusieurs étapes, la cargaison était débarquée à Marseille avant d'être acheminée à Nice où elle était entreposée.

Ainsi, il existe encore en France comme un parfum de French Connection. Un parfum que ressentent encore les autorités françaises et américaines. Les policiers français connaissent les règles de la traque : s'ils sont plus ou moins maître du jeu dans l'Hexagone, ils sont au dehors, le plus souvent tributaires du bon vouloir des Etats-Unis. La puissante Drug Enforcement Administration (DEA), le service antidrogue, donne le signal de la guerre au sommet lors - qu'elle le décide, ou plutôt lorsque les intérêts de l'Amérique le nécessitent. C'est elle qui désigne les coupables, elle qui détecte les navires suspects et les hommes à abattre. Toujours sous le contrôle de la Maison Blanche et de la CIA, qui ont des alliés à protéger et des choix diplomatiques à consolider. Basée à KeyWest, en Floride, une task force, forte de 350 militaires et policiers, surveille la mer des Caraïbes; un lieutenant colonel de la gendarmerie française assure la liaison avec un agent de la police installé en Martinique et avec Paris; deux navires militaires européens croisent dans les parages, un français et un néerlandais. De quoi entraîner les Européens dans une militarisation croissante de la lutte contre les stupéfiants, loin de la culture civile de la police française. De quoi décourager les trafiquants colombiens d'emprunter la voie maritime pour pénétrer aux Etats-Unis... et les inciter à se tourner vers la France.
# Posté le vendredi 08 juillet 2005 16:53
Modifié le vendredi 25 mai 2007 06:37

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