Dominique Venturi, dit « Nick », est né le 24 juin 1923, à Marseille, de Jacques Venturi et Catherine Paccini, dans le quartier du Panier, où habitaient alors nombre de corses exilés et des foules d'immigrés venus de toutes les rives de la Méditerranée. C'était le fief, avant-guerre, des grands truands, tels que Carbone et Spirito, avant de devenir celui des stars montantes, les frères Mémé et Antoine Guérini.
Durant la guerre, le jeune Nick, qui a un peu travaillé dans la marine marchande, se rapproche de la résistance, notamment du réseau des « milices socialistes » du jeune avocat Gaston Defferre, composé d'environ 300 militants, principalement des gros bras recrutés dans le Panier, les Guérini en tête. Ils sont dirigés par Horace Manicacci, ancien fonctionnaire du port, et Louis Rossi, un bastiais analphabète surnommé « Le Commandant », oncle de Nick, qui seront des fidèles de Defferre à la mairie de Marseille.
Carte de la SFIO (nom de l'ancien parti socialiste) en poche, Nick Venturi devient l'un des porte-flingues de Gaston. Le 22 août 1944, Marseille à peine libérée, il débarque avec ses amis, pistolet-mitrailleurs en main, au siège du journal Le Petit Provençal. Les locaux sont envahis, le journal rebaptisé Le Provençal, « organe des patriotes socialistes et républicains ». Gaston Defferre tient son quotidien, première étape avant de conquérir la mairie de Marseille en 1953 pour un règne de trois décennies, entouré de sa garde rapprochée.
Parallèlement à ses activités « politiques », Nick Venturi, décoré d'une Croix de guerre pour ses faits de résistance, fréquente le beau linge du milieu. A ses risques et périls. En juillet 1946, avec trois de ses amis, il échappe de peu à une rafale de tirs vengeurs au bar le Hollandais, dans le quartier de Pigalle, à Paris. L'attaque est attribuée à Ange Salicetti, dit « le Séminariste », un truand corse, un brin vindicatif, assez peu porté sur l'absolution des péchés. La vendetta qui suit est sanglante, laissant près de 40 cadavres sur le tapis, jusqu'au décès non accidentel de Salicetti, le 3 décembre 1950.
Le nom de Nick Venturi apparaît ensuite, de manière régulière, aux côtés de ceux de grandes figures comme les Guérini, Jo Renucci ou Marcel Francisci, dans des dossiers de contrebande de cigarettes, organisée entre Tanger et les côtes françaises.
La précieuse cargaison d'un bateau de pêche néerlandais, le Combinatie, fait l'objet d'âpres convoitises, en octobre 1952. L'un des associés présumés du clan Venturi-Francisci-Guérini, Antoine Paolini, dit « Planche » à cause de sa maigreur (par ailleurs membre des gardes du corps de Defferre) veut détourner les 2 700 caisses de cigarettes. Pataquès ! Une nouvelle vendetta fratricide saigne le milieu corso-marseillais durant plusieurs années. Le gêneur « Planche » finit truffé de 20 balles en novembre 1955 dans le quartier du Panier.
Indemne dans l'affaire du Combinatie, Nick Venturi peut continuer d'officier dans « les affaires », tout en faisant le coup de main lors des campagnes électorales pour son mentor socialiste, Gaston Deferre. Mais les soupçons reviennent, côté américain cette fois. Des truands corses ont investi dans le trafic d'héroïne. Ils font venir l'opium de Turquie, le transforment dans des laboratoires clandestins autour de Marseille, avant de livrer la « blanche » à leurs « cousins » de la mafia sicilo-américaine aux États-Unis. Le commerce de cette « French Connection » rapporte des fortunes aux parrains, qui dominent le milieu français.
Dans un rapport de renseignement confidentiel, daté du 6 février 1962, un agent américain du Bureau des Narcotics, cite nommément Dominique Venturi, fiché au grand banditisme (jusqu'en 1961), comme l'un des chefs présumés d'une des organisations des trafiquants (voir sur le doc 1, la ligne f du premier groupe). A tort ou à raison ? Cette thèse est reprise en détail, en 1964, par un rapport du Congrès américain sur « le crime organisé et le trafic illicite de drogues ». Des fiches détaillées des présumés chefs de réseaux français sont publiées, comprenant notamment Dominique Venturi et aussi son frère Jean, tous deux suspectés de trafic vers l'Amérique du Nord. Mais les faits précis et les preuves font défaut. Les deux frères, longtemps sous surveillance, ne seront jamais poursuivis, ni condamnés dans une affaire de trafic de stupéfiants. Blanc comme neige, Nick demeure. Ayant échappé aux guerres fratricides du milieu corso-marseillais comme aux soupçons de divers trafics que lui avaient collés les policiers américains, l'habile Dominique Venturi, en temps employé au journal Le Provençal, a trouvé de quoi assouvir son sens des affaires.
Dès 1953, l'année où son mentor politique Gaston Defferre était élu à la mairie de Marseille, Nick a créé la Coopérative d'entreprise générale du Midi (CGEM), spécialisée dans les travaux de bâtiment. Il y a fait entrer comme associés, en 1969, son épouse, son fils Jacques qui a pris la fauteuil de président, et un dénommé Roger Salel, ancien collaborateur du sénateur socialiste Antoine Andrieux, un adjoint de Defferre à la mairie de Marseille, chargé de certaines adjudications de travaux. Un homme fort précieux.
Nick cultive des entrées à l'hôtel de ville. Il est toujours bien reçu, auréolé de sa participation aux faits d'armes de la résistance, de sa présence dans les meetings électoraux de Gaston, et de son rôle de membre influent du parti socialiste marseillais. "C'était l'une des rares personnes qui pouvaient aller voir Gaston Defferre et frapper à sa porte sans rendez-vous" dit de lui un de ses proches. Après le décès de son oncle Louis Rossi, qui assurait des liens entre la mairie et les Corses, Nick Venturi a trouvé d'autres appuis près de Gaston, dont Antoine Andrieux et Jean Masse, autre adjoint en charge de la voirie.
La CGEM prospère. La société familiale des Venturi réalise un joli volant de chantiers, signés la plupart du temps avec la mairie, ce qui lui assure un chiffre d'affaires annuel d'environ 1,5 millions de francs. De quoi vivre tranquille. Nick en est officiellement le directeur commercial, mieux payé que le Pdg, sans compter de plantureuses notes de frais. Son fils Jacques et son frère Jean montent également, à partir de 1977 une autre société, la Renosit, qui glane des marchés municipaux pour aménager les jardins et enlever les ordures ménagères. Du gâteau.
Mais Nick Venturi a les yeux plus gros que le ventre. En 1978, sa petite entreprise emporte, dans des conditions controversées, un très gros marché de revêtements de sols. Il y en a pour 10 millions de francs. Trop lourd pour la CGEM, qui doit en sous-traiter une partie. Malheureusement, des impayés surgissent. Pris à la gorge, Nick donne à ses sous-traitants sa belle villa, dans le quartier Saint Barnabé, en hypothèque. Les créanciers réclament leur dû. Nick tente de vendre sa maison. En vain.
Plus grave encore : une entrevue avec Gaston Defferre, son vieil ami, tourne mal. Le maire a été prévenu de contrats douteux avec la CGEM. Il est implacable. Nick est désormais barré au parti socialiste, à la mairie, et son entreprise déstabilisée. Coincé, il doit, fin 1979, céder ses parts de la CGEM pour une bouchée de pain à la Spapa, une autre société de BTP. Celle-ci croit alors que, malgré la situation financière délicate de la CGEM, celle-ci vaut la peine parce que ses dirigeants (les Venturi et Roger Salel) ont des contacts « avec des hommes politiques marseillais » qui assurent des appuis à la CGEM « sans restriction ».
Mais ces « appuis » espérés se dérobent. La Spapa éjecte Jacques Venturi. Comble de malchance, en décembre 1980, Nick brade finalement sa belle villa pour 1,5 million de francs, au lieu des 2 millions espérés. L'acheteur est un certain René Lucet, le directeur de la Sécu des Bouches-du-Rhône, personnage fort en gueule et militant syndical Force Ouvrière, en conflit avec la CGT et avec le ministère des affaires sociales.
La poisse s'accumule. Le 4 mars 1982, le corps de René Lucet est retrouvé au milieu de la chambre de sa villa, gisant dans une flaque de sang. L'autopsie conclut d'abord à un suicide par calibre 38. Mais, selon une deuxième expertise, le suicide est bien étrange : deux balles ont été tirées dans le même orifice ! La mort mystérieuse de René Lucet, déstabilisé depuis plusieurs semaines par une inspection du ministère ayant déniché des « faits graves » dans sa gestion de la Sécu, prend des allures de scandale politique national. Lucet victime de la gauche au pouvoir ! Puis l'affaire rebondit sur le terrain financier.Car les enquêteurs tirent des ficelles. Ils découvrent alors l'achat par René Lucet de sa villa à Nick Venturi, à prix cassé. Nick, un ami sulfureux de Gaston Defferre, voilà de quoi les intriguer ! Étendant leurs investigations, ils mettent surtout à jour un ensemble de marchés de BTP passés par la Sécu, les offices de HLM et la mairie de Marseille avec certaines entreprises trop privilégiées. La CGEM de Nick et Jacques Venturi est l'une des principales bénéficiaires de ces faveurs, grâce à ses « relations privilégiés avec les milieux politiques et administratifs de la mairie de Marseille » noteront les magistrats. L'enquête révèle des monceaux de fausses factures dans d'autres sociétés opérant avec la mairie, où règne une corruption galopante.
Les auditions et arrestations se multiplient. Jacques Venturi est interpellé fin juin 1982. En colère, son père Nick jure qu'il va se battre à mort pour faire libérer « le petit » et promet des révélations fracassantes. Au téléphone, il se lâche : « S'ils me cassent les tintins, je parle de Francisci. Il était avec nous, avec Defferre... je vais pas dire de mensonge, moi, je vais dire la vérité. ». À son ami Jean Masse, adjoint au maire, il répète, menaçant : « Jeannot, je te promets du spectacle. Je me retiens, je veux être calme, mais tu vas voir, quand cela va exploser ! »
Gaston Defferre, alors ministre de l'intérieur de François Mitterrand, est furieux de voir ainsi ternie l'image de sa gestion municipale marseillaise. Lors d'une conférence de presse mémorable, à la mairie, l'austère protestant lance, tel un fauve, le 3 juillet 1982 : « Je serai sauvage. J'irai jusqu'au bout pour que la lumière soit faite. Personne ne sera protégé, qu'il s'agisse de mes collaborateurs ou de mes propres amis. » C'est un couperet fatal. Un lâchage complet. Nick Venturi est arrêté le 7 juillet, inculpé et incarcéré à la prison des Baumettes. Les magistrats auscultent tous ses comptes et découvrent, notamment, qu'il aurait reçu de la CGEM une rémunération « léonine » ne correspondant à « aucune prestation effective », qu'il se serait fait attribuer illégalement un marché de voirie, tout en touchant également des pots-de-vins sur des contrats passés avec des sous-traitants...
Au procès des fausses factures de Marseille, où il comparaît aux côtés de 80 prévenus, Nick Venturi est condamné en janvier 1985 à quatre ans d'emprisonnement (dont un an avec sursis) pour faux en écriture, escroquerie à la TVA, abus de biens sociaux, corruption active. Son fils Jacques écope de cinq ans, dont deux avec sursis. Les peines sont confirmées en appel quelques mois plus tard. Fin de partie.
Gaston Defferre décède le 7 mai 1986. Lorsqu'il ressort de prison, Nick Venturi a payé ses erreurs. Il devient passe-muraille. Il tente de se faire oublier, naviguant entre son domicile de l'avenue du Prado, à Marseille, et quelques escapades du côté de Tanger où il a gardé quelques attaches. Ces dernières années, Dominique Venturi était, disait-on, « rangé des voitures », même si des rumeurs policières lui conféraient encore, un éternel rôle de « juge de paix » habitué à donner des conseils.
Nick est le mort dimanche 6 avril 2008 à l'âge de 84 ans à son domicile de l'avenue du Prado des suites d'un accident cardio-vasculaire. En l'église du Sacré-Coeur, sur le Prado (8e arrondissement), plus de 300 personnes se sont pressées pour l'adieu à "Nick", à "notre frère Dominique", comme l'a répété le prêtre. Sa veuve, ses enfants et petits-enfants ont salué, dans une brève déclaration, "le sage" à "la rigueur parfois extrême", à "l'humour décalé". Il y avait le Tout-Marseille, une poignée d'avocats fidèles, quelques élus, de droite comme de gauche, quelques anciens des milices socialistes auxquelles il appartenait et même quelques gloires passées du milieu local... sous l'½il vigilant de quelques policiers venus repérer d'anciens « clients ». La cérémonie s'est achevée par l'hymne corse, le "Dio Vi Salve Regina".
Durant la guerre, le jeune Nick, qui a un peu travaillé dans la marine marchande, se rapproche de la résistance, notamment du réseau des « milices socialistes » du jeune avocat Gaston Defferre, composé d'environ 300 militants, principalement des gros bras recrutés dans le Panier, les Guérini en tête. Ils sont dirigés par Horace Manicacci, ancien fonctionnaire du port, et Louis Rossi, un bastiais analphabète surnommé « Le Commandant », oncle de Nick, qui seront des fidèles de Defferre à la mairie de Marseille.
Carte de la SFIO (nom de l'ancien parti socialiste) en poche, Nick Venturi devient l'un des porte-flingues de Gaston. Le 22 août 1944, Marseille à peine libérée, il débarque avec ses amis, pistolet-mitrailleurs en main, au siège du journal Le Petit Provençal. Les locaux sont envahis, le journal rebaptisé Le Provençal, « organe des patriotes socialistes et républicains ». Gaston Defferre tient son quotidien, première étape avant de conquérir la mairie de Marseille en 1953 pour un règne de trois décennies, entouré de sa garde rapprochée.
Parallèlement à ses activités « politiques », Nick Venturi, décoré d'une Croix de guerre pour ses faits de résistance, fréquente le beau linge du milieu. A ses risques et périls. En juillet 1946, avec trois de ses amis, il échappe de peu à une rafale de tirs vengeurs au bar le Hollandais, dans le quartier de Pigalle, à Paris. L'attaque est attribuée à Ange Salicetti, dit « le Séminariste », un truand corse, un brin vindicatif, assez peu porté sur l'absolution des péchés. La vendetta qui suit est sanglante, laissant près de 40 cadavres sur le tapis, jusqu'au décès non accidentel de Salicetti, le 3 décembre 1950.
Le nom de Nick Venturi apparaît ensuite, de manière régulière, aux côtés de ceux de grandes figures comme les Guérini, Jo Renucci ou Marcel Francisci, dans des dossiers de contrebande de cigarettes, organisée entre Tanger et les côtes françaises.
La précieuse cargaison d'un bateau de pêche néerlandais, le Combinatie, fait l'objet d'âpres convoitises, en octobre 1952. L'un des associés présumés du clan Venturi-Francisci-Guérini, Antoine Paolini, dit « Planche » à cause de sa maigreur (par ailleurs membre des gardes du corps de Defferre) veut détourner les 2 700 caisses de cigarettes. Pataquès ! Une nouvelle vendetta fratricide saigne le milieu corso-marseillais durant plusieurs années. Le gêneur « Planche » finit truffé de 20 balles en novembre 1955 dans le quartier du Panier.
Indemne dans l'affaire du Combinatie, Nick Venturi peut continuer d'officier dans « les affaires », tout en faisant le coup de main lors des campagnes électorales pour son mentor socialiste, Gaston Deferre. Mais les soupçons reviennent, côté américain cette fois. Des truands corses ont investi dans le trafic d'héroïne. Ils font venir l'opium de Turquie, le transforment dans des laboratoires clandestins autour de Marseille, avant de livrer la « blanche » à leurs « cousins » de la mafia sicilo-américaine aux États-Unis. Le commerce de cette « French Connection » rapporte des fortunes aux parrains, qui dominent le milieu français.
Dans un rapport de renseignement confidentiel, daté du 6 février 1962, un agent américain du Bureau des Narcotics, cite nommément Dominique Venturi, fiché au grand banditisme (jusqu'en 1961), comme l'un des chefs présumés d'une des organisations des trafiquants (voir sur le doc 1, la ligne f du premier groupe). A tort ou à raison ? Cette thèse est reprise en détail, en 1964, par un rapport du Congrès américain sur « le crime organisé et le trafic illicite de drogues ». Des fiches détaillées des présumés chefs de réseaux français sont publiées, comprenant notamment Dominique Venturi et aussi son frère Jean, tous deux suspectés de trafic vers l'Amérique du Nord. Mais les faits précis et les preuves font défaut. Les deux frères, longtemps sous surveillance, ne seront jamais poursuivis, ni condamnés dans une affaire de trafic de stupéfiants. Blanc comme neige, Nick demeure. Ayant échappé aux guerres fratricides du milieu corso-marseillais comme aux soupçons de divers trafics que lui avaient collés les policiers américains, l'habile Dominique Venturi, en temps employé au journal Le Provençal, a trouvé de quoi assouvir son sens des affaires.
Dès 1953, l'année où son mentor politique Gaston Defferre était élu à la mairie de Marseille, Nick a créé la Coopérative d'entreprise générale du Midi (CGEM), spécialisée dans les travaux de bâtiment. Il y a fait entrer comme associés, en 1969, son épouse, son fils Jacques qui a pris la fauteuil de président, et un dénommé Roger Salel, ancien collaborateur du sénateur socialiste Antoine Andrieux, un adjoint de Defferre à la mairie de Marseille, chargé de certaines adjudications de travaux. Un homme fort précieux.
Nick cultive des entrées à l'hôtel de ville. Il est toujours bien reçu, auréolé de sa participation aux faits d'armes de la résistance, de sa présence dans les meetings électoraux de Gaston, et de son rôle de membre influent du parti socialiste marseillais. "C'était l'une des rares personnes qui pouvaient aller voir Gaston Defferre et frapper à sa porte sans rendez-vous" dit de lui un de ses proches. Après le décès de son oncle Louis Rossi, qui assurait des liens entre la mairie et les Corses, Nick Venturi a trouvé d'autres appuis près de Gaston, dont Antoine Andrieux et Jean Masse, autre adjoint en charge de la voirie.
La CGEM prospère. La société familiale des Venturi réalise un joli volant de chantiers, signés la plupart du temps avec la mairie, ce qui lui assure un chiffre d'affaires annuel d'environ 1,5 millions de francs. De quoi vivre tranquille. Nick en est officiellement le directeur commercial, mieux payé que le Pdg, sans compter de plantureuses notes de frais. Son fils Jacques et son frère Jean montent également, à partir de 1977 une autre société, la Renosit, qui glane des marchés municipaux pour aménager les jardins et enlever les ordures ménagères. Du gâteau.
Mais Nick Venturi a les yeux plus gros que le ventre. En 1978, sa petite entreprise emporte, dans des conditions controversées, un très gros marché de revêtements de sols. Il y en a pour 10 millions de francs. Trop lourd pour la CGEM, qui doit en sous-traiter une partie. Malheureusement, des impayés surgissent. Pris à la gorge, Nick donne à ses sous-traitants sa belle villa, dans le quartier Saint Barnabé, en hypothèque. Les créanciers réclament leur dû. Nick tente de vendre sa maison. En vain.
Plus grave encore : une entrevue avec Gaston Defferre, son vieil ami, tourne mal. Le maire a été prévenu de contrats douteux avec la CGEM. Il est implacable. Nick est désormais barré au parti socialiste, à la mairie, et son entreprise déstabilisée. Coincé, il doit, fin 1979, céder ses parts de la CGEM pour une bouchée de pain à la Spapa, une autre société de BTP. Celle-ci croit alors que, malgré la situation financière délicate de la CGEM, celle-ci vaut la peine parce que ses dirigeants (les Venturi et Roger Salel) ont des contacts « avec des hommes politiques marseillais » qui assurent des appuis à la CGEM « sans restriction ».
Mais ces « appuis » espérés se dérobent. La Spapa éjecte Jacques Venturi. Comble de malchance, en décembre 1980, Nick brade finalement sa belle villa pour 1,5 million de francs, au lieu des 2 millions espérés. L'acheteur est un certain René Lucet, le directeur de la Sécu des Bouches-du-Rhône, personnage fort en gueule et militant syndical Force Ouvrière, en conflit avec la CGT et avec le ministère des affaires sociales.
La poisse s'accumule. Le 4 mars 1982, le corps de René Lucet est retrouvé au milieu de la chambre de sa villa, gisant dans une flaque de sang. L'autopsie conclut d'abord à un suicide par calibre 38. Mais, selon une deuxième expertise, le suicide est bien étrange : deux balles ont été tirées dans le même orifice ! La mort mystérieuse de René Lucet, déstabilisé depuis plusieurs semaines par une inspection du ministère ayant déniché des « faits graves » dans sa gestion de la Sécu, prend des allures de scandale politique national. Lucet victime de la gauche au pouvoir ! Puis l'affaire rebondit sur le terrain financier.Car les enquêteurs tirent des ficelles. Ils découvrent alors l'achat par René Lucet de sa villa à Nick Venturi, à prix cassé. Nick, un ami sulfureux de Gaston Defferre, voilà de quoi les intriguer ! Étendant leurs investigations, ils mettent surtout à jour un ensemble de marchés de BTP passés par la Sécu, les offices de HLM et la mairie de Marseille avec certaines entreprises trop privilégiées. La CGEM de Nick et Jacques Venturi est l'une des principales bénéficiaires de ces faveurs, grâce à ses « relations privilégiés avec les milieux politiques et administratifs de la mairie de Marseille » noteront les magistrats. L'enquête révèle des monceaux de fausses factures dans d'autres sociétés opérant avec la mairie, où règne une corruption galopante.
Les auditions et arrestations se multiplient. Jacques Venturi est interpellé fin juin 1982. En colère, son père Nick jure qu'il va se battre à mort pour faire libérer « le petit » et promet des révélations fracassantes. Au téléphone, il se lâche : « S'ils me cassent les tintins, je parle de Francisci. Il était avec nous, avec Defferre... je vais pas dire de mensonge, moi, je vais dire la vérité. ». À son ami Jean Masse, adjoint au maire, il répète, menaçant : « Jeannot, je te promets du spectacle. Je me retiens, je veux être calme, mais tu vas voir, quand cela va exploser ! »
Gaston Defferre, alors ministre de l'intérieur de François Mitterrand, est furieux de voir ainsi ternie l'image de sa gestion municipale marseillaise. Lors d'une conférence de presse mémorable, à la mairie, l'austère protestant lance, tel un fauve, le 3 juillet 1982 : « Je serai sauvage. J'irai jusqu'au bout pour que la lumière soit faite. Personne ne sera protégé, qu'il s'agisse de mes collaborateurs ou de mes propres amis. » C'est un couperet fatal. Un lâchage complet. Nick Venturi est arrêté le 7 juillet, inculpé et incarcéré à la prison des Baumettes. Les magistrats auscultent tous ses comptes et découvrent, notamment, qu'il aurait reçu de la CGEM une rémunération « léonine » ne correspondant à « aucune prestation effective », qu'il se serait fait attribuer illégalement un marché de voirie, tout en touchant également des pots-de-vins sur des contrats passés avec des sous-traitants...
Au procès des fausses factures de Marseille, où il comparaît aux côtés de 80 prévenus, Nick Venturi est condamné en janvier 1985 à quatre ans d'emprisonnement (dont un an avec sursis) pour faux en écriture, escroquerie à la TVA, abus de biens sociaux, corruption active. Son fils Jacques écope de cinq ans, dont deux avec sursis. Les peines sont confirmées en appel quelques mois plus tard. Fin de partie.
Gaston Defferre décède le 7 mai 1986. Lorsqu'il ressort de prison, Nick Venturi a payé ses erreurs. Il devient passe-muraille. Il tente de se faire oublier, naviguant entre son domicile de l'avenue du Prado, à Marseille, et quelques escapades du côté de Tanger où il a gardé quelques attaches. Ces dernières années, Dominique Venturi était, disait-on, « rangé des voitures », même si des rumeurs policières lui conféraient encore, un éternel rôle de « juge de paix » habitué à donner des conseils.
Nick est le mort dimanche 6 avril 2008 à l'âge de 84 ans à son domicile de l'avenue du Prado des suites d'un accident cardio-vasculaire. En l'église du Sacré-Coeur, sur le Prado (8e arrondissement), plus de 300 personnes se sont pressées pour l'adieu à "Nick", à "notre frère Dominique", comme l'a répété le prêtre. Sa veuve, ses enfants et petits-enfants ont salué, dans une brève déclaration, "le sage" à "la rigueur parfois extrême", à "l'humour décalé". Il y avait le Tout-Marseille, une poignée d'avocats fidèles, quelques élus, de droite comme de gauche, quelques anciens des milices socialistes auxquelles il appartenait et même quelques gloires passées du milieu local... sous l'½il vigilant de quelques policiers venus repérer d'anciens « clients ». La cérémonie s'est achevée par l'hymne corse, le "Dio Vi Salve Regina".

